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L'Europe du futur
Bronislaw Geremek, 2002
Conférence donné au Centre de Culture Contemporaine de Barcelone le 16 décembre 2002 dans le cadre du Débat de Barcelone « L'Europe comme une matière ».

Historien de profession, j'ai été quelque temps pris dans l'aventure de la politique qui, curieusement, m'a renvoyé à  l'histoire. J'ai entamé et suivi, comme ministre polonais des Affaires étrangères, les négociations en vue de l'adhésion de mon pays à  l'Union europénne, et je suis heureux que ce processus ait abouti.

Il me semble très important de souligner que les pays qui entrent dans l'Union le font en ayant été profondément transformés par le processus d'adhésion.Or, l'Union europénne, elle aussi, évolue et se trouve confronté à  la question de son propre avenir, question à  laquelle personne ne saurait répondre aujourd'hui.

La place, unique, occupé par l'Europe dans l'histoiremondiale a été pendant longtemps, comme le soulignait Fernand Braudel, assuré par une sorte de rapport stable entre sa population et celle du reste du monde. Dès l'an 1000, l'Europe a pu se prévaloir de rassembler la moitié de la population mondiale. Or, si au début du xxe siècle elle réunissait encore le quart des habitants de notre planète, l'Europe ne représente plus aujourd'hui que 10%d'entre eux. Elle reste néanmoins une puissance car elle constitue une communauté devenue un grand partenaire économique et politique : l'Union europénne.

Par son chiffre d'affaires et son potentiel économique, elle peut se mesurer avec la plus grande puissance économique mondiale que sont les États-Unis d'Amérique. C'est précisément ce potentiel qui donne une chance historique à  l'Europe de reconquérir une place de premier plan dans le monde. Cette chance dépend, au-delà  de la réunification, des effets de l'élargissement de 2004, un élargissement sans précédent dans l'histoire de l'Union.

Pour la première fois, en effet, le processus d'intégration europénne a fait disparaître la frontière entre l'Est et l'Ouest de l'Europe avec l'entré, non seulement des pays postcommunistes, mais aussi de pays restés à  l'écart d'unmonde urbain et capitaliste, encore profondément marqués par la ruralité et une forme de servage.

Cet élargissement est aussi le premier qui concerne des pays assez pauvres (excepté Chypre et Malte), dont le produit domestique brut atteint péniblement 40%de lamoyenne de l'UE. On peut considérer que cette adhésion représente un problème pour les pays riches de l'Union ; ou penser, à  l'inverse, que c'est là  une chance immense. La pauvreté est le signe d'un grand déséquilibre. Si je ne crois pas que se profile un éventuel choc culturel des civilisations, je suis persuadé que la pauvreté dans lemonde est la source d'un risquemajeur. Il nous revient de trouver lesmoyens susceptibles de faire disparaître la pauvreté. L'Union europénne, avec les élargissements précédents, a déjà  une expérience en la matière. C'est un peu le cas de l'Espagne qui, lorsqu'elle a rejoint l'Union,n'atteignait que 75%du produit domestique europén. Avec ce nouvel élargissement à  l'Est s'efface la frontière tracé entre pays prospères économiquement et les autres ; s'éteint aussi un possible choc des civilisations, qu'illustre, à  samanière, la barrière du Rio Grande entre le Mexique et les États-Unis. L'Union europénne a pris une décision courageuse, aussi intéressante qu'importante pour son avenir. Elle a montré sa volonté de ne pas être qu'un club de pays riches et a fait le pari qu'il était possible de combattre et de surmonter la pauvreté.

La question est désormais de savoir dans quelle direction va se tourner cette Europe élargie. Je souhaiterais aborder ce thème de l'avenir europén à  travers le prisme du passé. C'est un paradoxe que reprenait souvent un de mes maîtres, pour lequel les meilleurs futurologues étaient à  rechercher parmi les historiens. Les historiens disposent de ce champ d'expérience immense qu'est l'histoire des hommes pour comprendre le présent et envisager l'avenir. Il y a, pour moi, un certain avantage à  ce que les historiens se mêlent de politique car, ce faisant, ils posent la question du présent et de l'avenir en s'appuyant sur le passé.

L'Union peut-elle se doter d'une dimension politique qui viendrait consacrer son succès économique, la formation du marché unique, l'existence d'unemonnaie unique, l'euro (et nous savons combien, dans l'histoire des formations nationales, battremonnaie était synonyme d'une forme politique appelé « État-Nation ») ? Ma réponse est plutôt négative. L'Europe du futur ne sera pas un État-nation ou un État supranational. Unifié ou réunifié, elle formera toujours un corps très particulier, quoique communautaire. Or, qui dit communautaire suppose qu'il existe une certaine unité ayant ses propres fondements. Peut-on avancer qu'il existe une civilisation europénne ?

Si l'on considère qu'une civilisation se définit par l'existence de traits communs et uniques, que l'on ne retrouve nulle part ailleurs, la réponse la plus simple est de dire que la civilisation europénne n'existe pas. Tous ses traits sont partagés par de nombreuses sociétés qui se sont, par exemple, inspirés de son processus de modernisation. L'Europe a montré une certaine générosité en propageant, hors de ses frontières, ses valeurs et son héritage.

Mais cette question est tout aussi délicate appliqué à  l'Europe elle-même. Pouvons-nous dire qu'il existe aujourd'hui des Européns, que la future Constitution peut se prévaloir, en introduction, de cette expression : « Nous, le peuple europén », « We the people » ? La réponse est, là  encore, négative. Le pluriel s'impose, à  savoir « Nous, les peuples d'Europe », car ce pluriel est fidèle à  la réalité europénne. Toutes les grandes cultures nationales europénnes se sont construites autour de ce qui était propre à  un peuple. En 732, dans les chroniques médiévales, on trouve pour la première fois le terme europeenses, « les Européns ». Le contexte s'y prêtait. L'Europe devait faire face à  l'époque à  l'expansion de l'Islamet nourrissait la crainte que les conquêtes arabes puissent détruire l'héritage des Européns. Ce terme disparaît ensuite pour ne refaire surface qu'aujourd'hui, ce qui pose, selonmoi, la question du caractère très particulier de l'esprit europén.

En 1947, dans son essai sur L'esprit europén, le grand philosophe allemand Karl Jaspers tentait de définir ce qui est propre à  l'esprit europén. Il avançait ainsi que cet esprit était de proposer dans un même temps des thèses et leurs antithèses ; de construire et, simultanément, de déconstruire. En suivant Jaspers, on pourrait dire que l'histoire de la pensé europénne, de son esprit, estmarqué par ce trait tout à  fait particulier qui s'exprime à  travers une sorte d'analyse autocritique. Je ne crois pas qu'il y ait une autre civilisation qui doute systématiquement de ses propres fondements.

Dans son traité Sic et non, « Oui et non », Pierre Abélard, au xiie siècle déjà , voulait montrer, en rassemblant les textes de l'Écriture sainte qui se contredisaient, que la vérité est toujours un processus et que l'analyse critique reste un exercice nécessaire. L'histoire de la pensé en Europe est une suite de crises de la conscience europénne, crises ouvertes par la faillite de vérités auxquelles on croyait auparavant : crise à  la fin duMoyen à‚ge,mais aussi au xviie siècle, selon le terme lancé par l'historien français Paul Hazard, ou encore du xviie jusqu'au xxe siècle.

Ce trait est très particulier à  la tradition europénne, à  savoir cette puissance incroyable d'autodestruction pour élaborer de nouvelles thèses et de nouvelles approches de la vérité. C'est en prenant l'histoire à  témoin que l'on peut adopter cette attitude critique et analyser la formation d'une certaine communauté europénne, autrement dit l'histoire de cette Europe en création.

Celle-ci est d'abord marqué par la naissance des empires européns, par leur recherche d'hégémonie et de domination. C'est Charlemagne qui, le premier, entreprend autour des annés 800 d'unifier l'Europe telle qu'elle s'était formé. Celle-ci, à  cette date, n'est pas un univers culturel et social issu de l'Antiquité, mais une réalité construite par des Barbares qui se sont approprié l'héritage antique et ont trouvé, dans le christianisme, un cadre de référence culturelle. Cet empereur a forgé une unité politique que l'on retrouve tout au long dumillénaire suivant, jusqu'à  la naissance de la communauté europénne et des frontières qu'elle s'est fixés.

Ses successeurs, les empereurs Otton I, Otton II et Otton III, ont perpétué cet héritage et ont souhaité ouvrir l'Empire carolingien au monde slave. Vers l'an 1000, Otton III se rend à  Gniezno, en Pologne, et reconnaît, peu de temps après, la place des royaumes de Hongrie et de Pologne au sein de l'Europe. C'est cette unité politique qui s'est brisé au xie siècle.

La seconde approche politique de l'Europe est celle élaboré par CharlesQuint, pour qui un empire ne doit jamais voir le soleil se coucher : l'empire europén a pour horizon le monde entier.

La troisième approche que l'on peut qualifier d'impériale est celle de Napoléon, qui, au nom de la Révolution et de la liberté, a voulu imposer une idé nationale à  un territoire aux dimensions de l'Europe.Si la Première Guerremondiale a fait disparaître les Empires et si, à  la fin de ce conflit, la recherche d'une réorganisation politique de l'Europe s'est soldé par l'échec de la Société des Nations, la Deuxième Guerre mondiale et les visés de Hitler démontrent, à  leur façon, la volonté réitéré de crér un empire europén.

Le sociologue français EdgardMorin s'estmontré pendant très longtemps assez hostile à  l'idé europénne, qu'il liait, en raison de sa propre expérience, à  la réalisation de l'idéal nazi. Les annés ont passé, et ce sociologue a changé d'avis, l'Europe représentant « autre chose » pour lui.Quel peut être cet « autre chose », après avoir constaté que l'expérience impériale pour construire l'Europe est une voie sans issue ? Les deux grandes expériences formant l'unité europénne, me semble-t-il, sont d'ordre communautaire.

La première est celle de la chrétienté médiévale, qui est non seulement un univers religieux, mais aussi une organisation politique formé autour de l'idé chrétienne. Entre le xiie et le xve siècle, elle donne une unité à  un espace europén avec l'usage d'une même liturgie et de ses expressions, avec une même inspiration architecturale dans l'édification des églises et des châteaux. L'aire d'influence de l'art gothique pourrait ainsi à  peu près tracer les limites de l'Europe actuelle. Toujours dans la chrétienté médiévale, le langage des arts plastiques est un langage commun, non seulement par sa référence aux Saintes Écritures, mais aussi par sa façon de les représenter. La culture savante s'appuie sur la tradition de l'Écriture sainte,mais s'inspire aussi beaucoup de la philosophie antique qui, au départ laïque, intègre le corpus de la tradition chrétienne. Ainsi, Aristote représente la grande autorité du monde chrétien, apparaît en saint philosophe sur les chartes des manuscrits médiévaux ou en protecteur d'universitésmédiévales placés sous l'autorité de l'Église.

Cette unité très profonde se retrouve aussi dans la vie quotidienne. Une anecdote : les Français importent aujourd'hui encore beaucoup d'escargots de Pologne, bien qu'on les appelle « escargots de Bourgogne ». Pourquoi ? Le plus vraisemblable est que des moines bénédictins polonais ont introduit en Pologne ces escargots venus de l'Ouest europén pour varier lemenu des carêmes, jours où l'on ne pouvait pas manger de viande.

Le vin, en revanche, représente un élément fondamental dans l'univers chrétien car il est partie prenante de la liturgie et du sacrifice. Une culture du vin se répand ainsi, grâce à  l'Église, dans l'ensemble de la chrétienté, culture que Fernand Braudel opposait à  celle de la bière ou des alcools forts. Jusqu'au xve siècle, on produit du vin sous des climats différents du nôtre (les climats étaient plus chauds à  l'époque), dans la région du Nord de la France, autour de Lille, mais aussi dans les régions proches de la Baltique. L'universalisation de certaines pratiques religieuses et culinaires, et de la culture du vin en particulier, forme le cadre d'une sorte d'union europénne.

L'Europe de la chrétienté se forme et se développe aussi dans ses écoles et universités, où les mêmes programmes, en théologie, en droit, en arts libéraux, sont appliqués, où les mêmes cursus scolaires sont suivis. L'étude de la grammaire me semble un des éléments fondamentaux, à  l'époque, de l'unification europénne.

On pourrait croire, à  tort, que ce processus ne concerne que les érudits qui maîtrisent la culture écrite. La chrétienté médiévale est, en effet, un univers formé de trois ordres : les guerriers ou bellatores ; le clergé ou oratores ; les travailleurs, des paysans pour la plupart, mais aussi des artisans urbains, ou laboratores.Or, lamême organisation de la famille, du temps — l'anné, la semaine, la journé — gouverne la vie des chrétiens de l'Europe médiévale.

La chrétienté va, à  l'époque, de la Samogitie — pays balte christianisé sur le tard (xive siècle) — à  l'Espagne, de la Norvège à  la Sicile. Une communauté définie par sa façon de vivre, et pour laquelle la guerre estunétatnormal.Onretrouve chezMachiavel cette analyse selonlaquelle l'êtrehumainest fondamentalement méchant, et la guerre, l'expressionlaplusnormalede lapolitique. C'est là , ne l'oublions pas, un héritage de l'Europe chrétienne, d'une communauté formé autour des valeurs de la chrétienté et vivant dans une société structuré autour de la guerre.

Le déclin de cette communauté commence avec Martin Luther, en 1517, sa fin avec les thèses deWittenberg. En 1523, la Suède fait du protestantisme la religion officielle du pays. Si Érasme tente encore de défendre l'univers de la chrétienté, c'est néanmoins une histoire terminé, c'est-à -dire la fin d'une communautémerveilleuse, large, profonde, qui réunissait les différents peuples nationaux autour d'une même langue, le latin, langue érudite commune.

À cette première expérience communautaire succède une seconde, une Europe dont Gottfried Leibniz dit qu'elle est un espace homogène à  l'instar de la Chine.Un espace homogène par son contenu culturel, par la volonté de ses promoteurs de vivre ensemble, de se comprendre : c'est la « République des Lettres », la Res publica literaria qui, aux xviie et xviiie siècles, se propose de former une communauté des élites. Une communauté de ceux qui maîtrisent non seulement les langues, mais aussi la science conçue comme l'outil fondamental pour comprendre le monde. Les savants, les artistes, les juristes, les diplomates, les spécialistes de l'Antiquité sont les acteurs de cette Europe des élites culturelles avec, pour lieux de ralliement, les académies, les sociétés savantes, les revues ou les salons.

Sesmembres partagent deux grandes convictions. La première est que l'unité de la nature humaine relève de l'évidence ; la seconde, que la raison seule permet d'unir le peuple. C'est autour de ces concepts que se forme une élite europénne de la culture.

Si la chrétienté du Moyen à‚ge embrasse les masses, la société dans son entier, malgré l'existence des trois ordres, elle les tient pour des objets, ne les considère pas comme des sujets. La République des Lettres, quant à  elle, bien qu'elle soit au départ très élitiste, nourrit la volonté de fonder une communauté, d'élaborer des valeurs communes comme les techniques et les moyens capables d'atteindre ce but.

Ce double héritage communautaire me semble important à  rappeler. L'Europe s'est construite avec des buts politiques. La chrétienté souhaitait donner un rôle au pape et à  l'empereur, mais aussi aux monarchies et aux Églises nationales, tandis que la seconde exaltait le rôle de la raison. Si ces deux traditions sont différentes par nature, elles se ressemblent beaucoup par leur volonté d'unification.

Peut-on considérer la première comme religieuse et l'autre comme laïque ? Prenons à  témoin une autorité que l'on ne peut soupçonner d'indulgence vis-à -vis de l'Église ou de la religion chrétienne, je veux parler de Voltaire, qui n'en disait pasmoins que l'Europe était chrétienne.D'une certaine façon, dans les deux expériences communautaires, la religion ou la tradition judéo-chrétienne — dont le message est universaliste — n'est pas le fondement, mais l'origine d'une volonté d'unification europénne, dont les conséquences sont d'ordre séculier.

Lemot europeenses apparaît en 732, puis lemot Europe dans les traités de géographes s'appliquant à  décrire le monde. Or ce terme, à  l'époque, appartient au registre des érudits ; dans les faits, c'est un mot qui n'a pas de vie. Il revient au xve siècle, avec un sens nouveau sous la plume d'Enea Silvio Piccolomini, un grand humaniste, ou sous celle deMachiavel. Piccolomini, devenu pape sous le nom de Pie II à  la fin de sa vie, emploie le mot « Europe » dans un sens laïc, acceptable pour la pensé humaniste, donc libre de contenu religieux ou chrétien. Or, libre ne signifie pas hostile ou étranger. Pie II, l'un des grands esprits de l'époque, fait la démonstration de la façon dont l'esprit humaniste est aussi à  l'origine d'une nouvelle pensé religieuse.

Ce détour historique me permet d'avancer quelles sont les grandes valeurs fondatrices de la civilisation europénne auxquelles l'UE peut se référer aujourd'hui. En premier lieu figure, selon moi, le respect de la personne humaine, valeur porté par ce grand courant humaniste, et j'oserais dire personnaliste, présent dans la pensé europénne. Si je dis « respect de la personne humaine », et non humanisme stricto sensu, c'est que je crois erroné l'opposition entre tradition chrétienne et tradition humaniste. La pensé humaniste réitère le respect chrétien de la personne humaine et de la dignité de l'homme. Cette valeur est, en Europe, présente aussi bien dans la tradition religieuse que dans l'univers laïc, une valeur qui rend impensable tout attentat suicide dirigé contre la vie des autres, acte à  l'antipode de ce respect de la personne humaine.

Cette valeur est intimement lié, ce qui me semble très important dans l'héritage spirituel europén, à  la liberté, à  son éloge comme au profond attachement qu'elle suscite, valeur enraciné dans la pensé europénne, indispensable à  l'unité de l'Europe comme le montrent les critères de Copenhague. Une liberté qui est celle de la vie publique, de la vie économique, de la vie sociale.

Deuxième valeur : le droit. Dans la tradition europénne, celui-ci se pose dans le cadre d'une contradiction interne : faut-il être du côté d'Antigone ou du côté de Créon ? Antigone, voulant mettre en terre le corps de son frère, fait appel à  l'impératif moral, au droit des dieux de lui permettre ce que lui interdit le roi. Le drame de Créon est de devoir distinguer le droit divin des droits établis, droits que lui, en tant que roi, doit octroyer à  tous. Dans ce respect du droit « commun », de l'État de droit, il me semble qu'il en va aussi du respect des citoyens.

Le citoyen de l'Union europénne peut se faire une certaine conception de sa place dans l'Europe à  venir par la définition du civis romanus, du citoyen romain qui obtient tous les droits,malgré sa différence ethnique, religieuse, culturelle ou de couleur de peau. C'est, en effet, le droit romain qui lui donne un statut de sujet à  l'intérieur de l'Empire. Si bien que dans un éloge de la Rome du ive siècle, on trouve la plus belle ode à  la liberté des citoyens, telle que l'on voudrait bien l'entendre à  l'égard des citoyens de l'Europe à  venir.

Enfin, en tant que Polonais, je voudrais promouvoir une valeur qui me semble importante et qui, pour moi, a un sens historique particulier : la solidarité. Comme par accident, ce qui fait parfois bien les choses, la décision sur l'élargissement a été communiqué le 13 décembre 2002 aux Polonaises et aux Polonais. Le 13 décembre marque l'anniversaire d'un événement qui, vingt-et-un ans plus tôt, a mis à  mort l'espoir polonais. Après cinq-cents jours d'existence du syndicat Solidarité, l'État a fait jouer la loi martiale contre la société et le peuple polonais. Or, c'est ce même jour, au regard de ce qui s'était passé vingt-et-un ans plus tôt, qui a été choisi pour annoncer cette bonne nouvelle.

Je juge très important le fait que, dans le débat sur l'élargissement, la question des politiques de solidarité soit abordé comme elle l'est systématiquement par l'Union europénne, à  travers la politique des fonds structurels, la politique de fonds de cohésion, la Politique agricole commune, discuté et discutable. Le plus important à  mes yeux est que ce principe de solidarité, très profondément enraciné dans la conscience europénne, cré un univers social très particulier grâce auquel l'Europe peut se distinguer aujourd'hui des autres civilisations et continents. Ce n'est pas sans problème, le travail étant en Europe plus cher qu'ailleurs, fondé sur une tradition sociale dont le respect est important pour l'avenir de l'Europe, partie prenante de l'héritage que nous voulons perpétuer dans l'UE.

Pour conclure, j'aimerais répondre à  la question : «Quelle est donc l'UE de l'avenir ? » Je pense qu'il faut seméfier d'une sorte d'utopie.Martin Luther King ne disait-il pas que chaque projet politique important naissait d'un rêve, d'un point fondateur bien éloigné de l'utopie, d'un rêve d'organiser le monde ? Dans la formation de l'UE d'aujourd'hui il existe un rêve d'unité. Ce rêve merveilleux est né cinq ans après la guerre la plus meurtrière dans l'histoire de l'humanité, en 1950. Face à  la disparition d'un régime des plus totalitaires, à  l'existence d'un autre système totalitaire qui perdurait, l'idé de réunir les Européns autour d'un objectif d'abord économique s'est concrétisé par l'émergence d'un marché commun et d'unemonnaie unique. Se profile aussi une politique étrangère commune ainsi qu'une politique de sécurité externe et interne.

Est-ce imaginable que l'actuelle fédération des États-nations, comme Jacques Delors définit l'UE aujourd'hui, puisse se transformer en une communauté, mot chaleureux s'il en est, lorsque je pense, avec une certaine nostalgie, aux anciennes communautés europénnes ? Ma réponse est positive, si l'on veut bien se tourner vers le passé et penser au rêve réalisé par la communauté chrétienne duMoyen à‚ge, puis par la communauté des gens de lettres.

Aujourd'hui, il est possible de crér une communauté qui ne serait pas limité aux privilégiés ou ne chercherait pas à  exclure les autres. Et ce, à  condition de retrouver l'inquiétude qui accompagnait les premières réflexions sur l'avenir de l'Europe, sur l'idé europénne et sur l'intégration europénne, c'est-à -dire sur l'identité europénne, sa culture, sa mémoire collective. Il n'y a rien de biologique dans l'idé d'identité europénne, rien qui ne soit lié au sang ; seuls existent le choix, la volonté de vivre ensemble. Voilà  ce qui me fait croire, avec un optimisme teinté de réalisme, à  l'avenir de l'Europe élargie.