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Téhéran est-elle une cité emblématique?
Daryush Shayegan, 2006

Conférence tenue au Centre de Culture Contemporaine de Barcelone le 22 mars 2006, dans le cadre du cycle « Haute tension à  Téhéran ».

Tout d'abord, laissez-moi vous dire que je ne suis ni urbaniste, ni architecte, ni historien d'art, ni même sociologue. Je suis au fond un libre penseur qui fut autrefois un peu indianiste, un peu comparatiste des religions et un peu philosophe. Donc n'attendez aucune révélation fracassante de ma part, vous seriez sans doute très déçu. Cependant, j'avoue que je me suis intéressé aux villes anciennes, au sens symbolique des grandes cités tant occidentales qu'orientales, cités chargés d'histoire qui dévoilent les monuments prestigieux de l'histoire de l'humanité. J'ai admiré Delphes, Bénarès, Angkor Vat, la Cité interdite, Kyoto, Louqsor, le Machu Picchu et les pyramides mayas de Palenque au Yucatán. J'ai apprécié énormément « Le temps des cathédrales », comme l'illustre si bien Georges Duby dans son livre du même nom ; j'ai aimé les « cités emblématiques » comme Ispahan, Istanbul, Florence, Rome et Tolède. J'ai même essayé de comprendre ce microcosme étonnant que fut Paris, centre intellectuel de la Chrétienté au Moyen à‚ge et capitale du xixe siècle selon Walter Benjamin, qui avait une vraie passion pour cette ville. Dans un article déjà  vieux, publié en France, j'ai même osé comparer Ispahan à  Paris en montrant à  quel point l'une était aux antipodes de l'autre. Si le Paris haussmannien du second Empire restait, comme le dit si bien Baudelaire, une « fourmillante cité, cité pleine de rêves », Ispahan demeurait, au contraire, comme une vision « imaginale » en suspens dans l'espace du rêve. Il est vrai que, aujourd'hui, je suis censé parler au sujet de Téhéran, puisque tel est le thème de notre colloque ici à  Barcelone. Permettezmoi avant d'affirmer quoi que ce soit sur Téhéran, ma ville natale, de dire quelques mots sur les villes telles que je me les suis toujours imaginés.

De si loin que je me souvienne, j'ai vécu dans des espaces disloqués où forme et contenu, loin de crér une symbiose réussie, trahissaient toutes les fêlures de la distorsion. Rien n'était à  sa place, car nous vivions dans un état de transition où les débris de l'ancien monde ricanaient à  côté d'une modernité tordue qui s'installait avec beaucoup de peine. On y rassemblait bout à  bout des objets incongrus, des « mondes » incompatibles, lesquels, juxtaposés, superposés dans des configurations de fortune juraient entre eux, de sorte que j'ai toujours eu la sensation de vivre dans un no man's land. J'ai vu disparaître des âges révolus, renaître des périodes défigurés à  peine ébauchés. J'ai été témoin de l'amplification des âges qui se succédaient à  un rythme vertigineux sans qu'ils puissent aboutir à  une articulation harmonieuse. Tout me semblait de travers, tout était vraiment de travers. J'ai appris pourtant que l'espace et la ville qui l'incarne ne surgissent pas comme cela par hasard. Qu'il y a derrière ces métamorphoses un esprit qui les visualise, une âme qui les projette et une vision qui les met en oeuvre. J'ai su une chose : entre l'habitat, c'est-à -dire l'espace bâti, donc la ville, et l'espace mental, il y a des correspondances multiples, que l'on ne peut modifier l'un sans altérer l'autre, et qu'au bout du compte, c'est l'espace mental qui modèle et structure l'habitat et l'esprit d'une ville. Quand la pensé éclate, quand elle se désoriente en perdant son centre de gravité, on assiste alors à  toutes les dérives, même les plus aberrantes. C'est malheureusement ce que l'on voit de nos jours apparaître dans les mégapoles du Sud, villes monstrueuses et tentaculaires qui contaminent non seulement l'air que nous respirons, mais empoisonnent aussi notre âme. Car la laideur n'est pas seulement une pollution comme une autre, elle est de surcroît une véritable agression contre notre sens esthétique.

L'architecture a toujours été en fonction d'un rêve collectif, d'une utopie ou d'une fantasmagorie. Il est impossible de comprendre le Paris haussmannien sans l'idéologie impériale du second Empire, tout comme il est difficile de saisir la beauté fastueuse de l'architecture monumentale de la Ringstrasse de Vienne, sans prendre en compte la monarchie des Habsbourg et le rôle dominant de la bourgeoisie dont les valeurs suprêmes, c'est-à -dire le droit (Recht) et la culture (Kultur), s'individualisent à  travers quatre édifices de styles différents : le parlement néoclassique (Reichsrat), l'hôtel de ville gothique (Rathaus), l'université de style Renaissance et le théâtre baroque (Burgtheater). L'urbanisme d'une ville comme l'Ispahan des Séfévides eà»t été inconcevable sans la prise en compte de l'archétype Jardin-Paradis qui de tout temps a influencé les manifestations de l'art persan. Par conséquent, tout contenu spatial porte déjà  en lui-même un mode d'être, ou si sous voulez une manière particulière d'appréhender le monde, d'en saisir le sens. Si vous me permettez de me citer moi-même, j'écrivais quelque part : « En passant de Bénarès à  Ispahan, Paris, puis Los Angeles, on ne traverse pas seulement des espaces différents, on s'imprègne de mondes hétérogènes. Tantôt on assiste comme à  Bénarès à  la simultanéité de toutes les étapes de la vie se déroulant comme dans la vision cinématographique de samsâra (cycle indéfini des transmigrations) ; tantôt on s'élève comme à  Ispahan à  la vision magique des coupoles de turquoise, presque en état de lévitation ; tantôt on devient témoin comme à  Paris de l'odyssé de l'Esprit et de ses incarnations successives dans le temps ; tantôt on s'étend comme à  Los Angeles à  l'indéfini dans l'horizontalité ennuyeuse de lui-même et de ses innombrables métastases1. » Si l'homme est capable de projeter des espaces aussi différenciés, s'il est capable d'une telle diversité de présences au monde, la raison en est que tous ces « espaces » font en quelque sorte partie intégrante de sa nature, qu'ils représentent peutêtre les différents paysages de la topographie de son âme et que, même refoulés par l'assaut de la modernité triomphante, ils peuvent resurgir par des voies détournés, en dénonçant d'une façon criarde et caricaturale leur existence réprimé comme ces bâtiments grotesques, défigurés, difformes qui, dans l'Iran de nos jours, s'incarnent dans les structures hideuses des mosqués, excluant tout sens de la proportion comme si on était incapable de copier même les anciens modèles. Ou encore ces façades clinquantes, soi-disant modernes, qui sont comme autant de plaies mal cicatrisés et des lambeaux rapiécés qui nous montrent un monde en pleine décomposition, un Wasteland, triste et parfois pathétique.

Tout ville authentique est aussi un palimpseste, un parchemin de traces ensevelies dans la page de son histoire. Ce n'est donc pas un hasard si Freud dans son Malaise dans la civilisation compare les strates de la psyché aux couches archéologiques de la ville de Rome. Puisque Rome est un vrai palimpseste, on y trouve à  côté des débris et des ruines de la cité antique romaine les constructions médiévales, les grandes oeuvres de la Renaissance et les somptueux palais baroques, sans compter les bâtiments plus modernes. Tout y est enchevêtré : le plus vieux s'unit au plus jeune, le sublime côtoie le plus banal, les différents âges s'emboîtent les uns dans les autres et ceci dans une croissance organique sans pareille au monde. Mais la ville peut aussi devenir une image incarné du monde et de l'histoire. Prenons l'exemple de Paris. Aucune ville n'offre, à  mon avis, ce caractère rare d'être un liber mundi, c'est-à -dire aussi un manuscrit de pierres, un paysage de réminiscences dont le déchiffrage nous initie à  l'âme même de l'Occident. Mon ami le cinéaste roumain Barba Negra a une vision très suggestive de Paris, qui explique en quelque sorte la vocation historique de la ville comme un mouvement allant de l'est à  l'ouest, en aval de la Seine, c'est-à -dire de Notre-Dame à  l'Étoile, et dans ce cheminement vers l'est on retrouve les étapes successives de la migration de l'esprit. Si la cathédrale gothique, au coeur de l'île de la Cité, est l'aurore naissante de la lumière, un microcosme parfait intégrant dans son rêve de pierre la science totale, cosmologique du monde — du moins pour l'homme médiéval —, le Louvre — résidence des princes — est le lieu de la sanctification du pouvoir temporel, puisque à  la science cosmique de la totalité se substitue ici le règne absolu du Prêtre-Roi. Et plus à  l'ouest on débouche sur la place de la Concorde, à  l'endroit même où le droit divin des souverains capétiens fut sacrifié sur l'autel de la Révolution. Tandis que plus à  l'ouest encore, l'Arc de Triomphe inaugure le rayonnement de l'Empire, voire la diffusion de la nouvelle idéologie vers les quatre coins de la terre. Je ne sais à  vrai dire si nous avons affaire ici au crépuscule des dieux ou au progrès fulgurant de l'esprit humain, comme l'affirmait Condorcet. Toujours est-il que le mouvement hégélien trouve à  Paris ses avatars architecturaux les plus éloquents, et nulle part ailleurs on ne voit un tel théâtre complet des opérations de l'esprit dans l'espace et le temps.

J'arrête à  présent mes digressions et rejoins le thème de notre colloque, c'est-à -dire la ville de Téhéran. Celle-ci estelle une fantasmagorie comme le fut Paris pour Baudelaire, ce visionnaire de la modernité, lorsqu'il révélait « les plis sinueux de vieilles capitales », où l'horreur même tourne aux enchantements ? Ou est-elle cette Saint-Pétersbourg spectrale, onirique, voire fantomatique, telle que la rêvèrent et se la représentèrent Gogol et Dostoïevski ? Sans doute non ! Téhéran, à  l'encontre d'Ispahan qui est un microcosme en soi, ne fut jamais une cité emblématique, elle n'a jamais pu acquérir le statut prestigieux d'une ville chargé d'histoire. Et à  présent une autre question : Téhéran estelle aussi une cité-palimpseste comme Istanbul, Rome ou d'autres villes très anciennes ? Hélas ! encore non ! Car à  vrai dire elle n'est historiquement vieille que de deux siècles, bien que sa présence, grâce au prestige de l'antique cité de Raghès, situé dans son voisinage, ait été attesté dès le xie ou le xiie siècle et lui ait conféré une certaine aura. Devenue capitale de l'Empire perse à  la fin du xviiie siècle par la décision du fondateur de la dynastie Qadjar, Agha Mohammad Khan, Téhéran resta, en dépit de ses embellissements successifs par les souverains Qadjars, une bourgade plus ou moins sympathique, plus ou moins conviviale, replié sur elle-même comme une coquille perlière dont l'architecture annonçait déjà  le déclin d'une vision qui, à  l'époque séfévide, avait atteint son apothéose alors que le Téhéran des Qadjars n'en faisait que miroiter le reflet crépusculaire et décadent. Sous la dynastie Pahlavi, Téhéran connut un vrai développement moderne, de larges avenues rectilignes orientés nord-sud et est-ouest, bordés d'arbres, transformèrent de fond en comble l'esprit oriental de la ville. Cette nouvelle configuration suscita un clivage sociologique entre le nord moderne de la ville habité par les riches occidentalisés et le sud plus traditionnel où les gens vivaient encore autour du bazar et des vestiges plus ou moins conservés d'une période révolue. Le paysage urbain fut radicalement remanié par la création de l'espace public autour des places et des squares. On construisit une université, des centres administratifs, une banque centrale, un musé national et un nouveau style impérial apparut : le style néoachéménide. Or, à  cette tâche immense participèrent beaucoup d'architectes étrangers de même que des Arméniens et des Iraniens formés pour la plupart à  l'École des beauxarts de Paris. Mais tous ces accomplissements, malgré leur importance, restèrent des efforts fugitifs qui s'effilochèrent au fil du temps et la ville n'obtint un statut de métropole que sous le règne de Mohammad Reza Shah Pahlavi, le dernier roi de l'ancien régime. Enfin, après la révolution, elle grandit démesurément, s'étendant en largeur comme en hauteur, se laissant envahir par la masse écrasante de l'exode rural pour devenir à  la longue une mégapole clochardisé, un non-lieu hostile, sans cachet ni identité. Pourtant Téhéran ne bénéficiait-elle pas déjà  d'un site prodigieux ? J'entends la splendeur resplendissante de la chaîne de l'Elbourz qui encercle la ville au nord, et n'importe qui, pourvu d'un minimum de goà»t, eà»t cru que, dans un site pareil, tout développement urbain tant soit peu intelligent et réfléchi eà»t dà» mettre en valeur ce don exceptionnel que la nature nous avait offert si généreusement. Or il n'en fut rien : on fit tout pour l'escamoter, le détruire avec une hargne presque féroce.

À présent, avant de continuer sur cette lancé, laissez-moi vous décrire cette ville telle que je l'ai connue enfant et telle que je la vois aujourd'hui à  l'aube de ma vieillesse. Il s'agit donc d'une histoire qui s'échelonne sur plus de soixante ans. Cela commence dans les annés 40 et continue encore de nos jours. Il va sans dire que je n'aurai pas le temps d'entrer dans les détails. J'essaierai de condenser mes impressions. Le fameux Dar-al-Khalafeye Nasseri, tel qu'on appelait le Téhéran de la période de Nasser el-Din Shah Qadjar — assassiné à  la fin du xixe siècle, après presque cinquante annés de règne —, avait disparu comme un mirage. On était résident du quartier nord de la ville, dans une maison Art déco construite au début des annés 30 par l'architecte arménien Vartan Ovanessian, maison que nous ne possédons plus mais qui existe encore dans un état de délabrement total. Le Téhéran des annés 40 était encore une petite ville, on se déplaçait en fiacres, les dorochkés, disait-on. Le quartier moderne s'étendait sur six ou sept avenues principales : toutes les nouveautés étaient là , les cinémas, les cafés, les hôtels et les ambassades. Quand on pénétrait dans le sud de la ville, on abordait un monde totalement différent. La modernité et la tradition avaient leur propre espace, elles étaient séparés par des lignes invisibles. Il y avait beaucoup de courtoisie dans les moeurs des quartiers modernes, les messieurs qui se croisaient dans l'avenue Estambol — le centre palpitant de la ville — se saluaient, s'inclinaient en enlevant leur chapeau. Les femmes étaient non voilés et quelques-unes d'une rare élégance. Quand je compare ce Téhéran-là  avec ce que je vois aujourd'hui, j'ai l'impression que j'ai parcouru le temps à  rebours, que je suis dans une période anonyme, non localisable, où les gratte-ciels et les autoroutes géantes croisent une population non identifiable historiquement : ce n'est ni l'Iran traditionnel du passé ni l'aube naissante de la modernité telle que je l'ai connue dans mon enfance. Je reviendrai sur ce thème. Retournons aux annés 40. On y sentait à  cette époque une grande sécurité affective, on s'accordait au rythme des climats et de la transhumance. En hiver on restait en ville. En été on allait dans la banlieue nord de la ville, vers les hauteurs, tout près des montagnes. Là  on s'enfermait dans un beau jardin. On y était à  l'abri du temps, des vicissitudes, on y vivait en vase clos dans un monde parfaitement magique. Le Téhéran des annés 40, tel que je l'ai connu, était une ville civilisé et déjà  multiculturelle. Dans la petite rue où nous habitions, toutes les minorités se côtoyaient. En face de nous, au nord de la rue, habitait une famille juive, aimable, dans un pavillon de style Qadjar ; ils étaient probablement plus persans que nous tous. Au fond, à  l'est, une famille musulmane de grands propriétaires terriens ; vers l'ouest de la rue (en allant de l'est à  l'ouest) se trouvait le cabinet d'un médecin zoroastrien très respecté par nous tous ; à  peu près en face de lui, la boutique du menuisier arménien, Aram, un excellent artisan, honnête, qui venait souvent chez nous pour réparer ou fabriquer quelques objets et enfin, au bout de la rue qui débouchait sur la grande avenue Saadi, une famille de Grecs émigrés dont les intonations mélodieuses me ravissaient. Ajoutons à  ce cortège notre chauffeur Thomas, un Assyrien qui fut peut-être l'homme le plus désintéressé que j'aie connu de ma vie. On a vécu des annés ensemble dans un espace assez réduit en bonne harmonie, sans haine ni racisme, et avec beaucoup de sympathie les uns pour les autres, et c'est ainsi que j'ai appris à  aimer mon prochain dans la diversité et une certaine distance.

Dans ma vie j'ai connu deux événements historiques majeurs : en premier lieu l'occupation de mon pays en 1941 par les forces alliés pendant la Seconde Guerre mondiale. J'avais six ou sept ans et je me souviens de tout distinctement. Et beaucoup plus tard, presque quarante ans après, à  l'âge mà»r, j'ai connu une autre occupation, mais celle-la était plutôt une invasion de l'intérieur, la horde déchaîné des déshérités qui s'emparèrent de la ville, investirent tous les lieux, balayant sur leur passage quiconque osait leur opposer une certaine résistance, de sorte que les anciens habitants immigrèrent à  l'intérieur de leur maison et devinrent des exilés endogènes. Mais, à  vrai dire, la première occupation était moins durable et plus significative pour nous, parce que tout d'abord elle nous ouvrait des horizons vers un monde inconnu et puis parce que, à  part les Soviétiques qui créèrent un état fantoche en Azerbaïdjan, les autres occupants sont partis au moment convenu. C'était notre premier contact avec le monde occidental à  l'échelle massive. On a vu débarquer les Russes, les Anglais et les Américains et tout a basculé du jour au lendemain. La transformation du pays fut extrêmement rapide, c'était la première fois que nous recevions une dose aussi massive d'occidentalisation. La grande nouveauté, c'étaient les Américains. On avait l'impression de les connaître un peu grâce au cinéma. Il ne faut pas sousestimer l'influence immense de Hollywood sur nous. Nous avons tous été nourris, façonnés par les images que nous projetaient les usines à  rêves américaines. Sans doute le phénomène de mimesis jouait-il à  tous les niveaux ; on était peutêtre américanisés à  notre insu. Donc, quand ils débarquèrent, on avait l'impression de les connaître un peu. Les Anglais, dont on se méfiait à  cause de leur passé et de leur puissance coloniale, restaient à  l'écart, discrets, un peu dans l'ombre. Les Russes sortaient rarement de leurs casernes et puis ils étaient tellement démunis ; ils avaient l'air triste comme s'ils portaient sur leurs épaules le calvaire de l'humanité. Les Américains, en revanche, non seulement étaient omniprésents mais ils apportaient avec eux toutes sortes de biens de consommation : c'était la corne d'abondance, la caverne d'Ali Baba. Ils causaient avec vous, vous offraient du chocolat et du chewing-gum. Tout le monde essaya de parler anglais. Les trois catégories sociales qui y excellèrent furent les prostitués, les barmen et les cireurs de chaussures. Ils offraient aussi une culture de gadgets : les casques coloniaux en fibre, les lunettes de soleil style MacArthur, des guêtres, des bottes d'excellente qualité. Tout ce qui était fait à  l'usine par la machine nous fascinait, c'était, pour nous, la revanche de l'industrie sur l'artisanat. Il fallut attendre l'industrialisation du pays, le passage de Téhéran à  une métropole internationale dans les annés 60 et 70 pour que l'artisanat revêtît à  nos yeux son aura déchue.

Je n'aurai certainement pas le temps de parler du Téhéran des annés 50 puisque j'étais en Europe à  faire mes études, mais les annés 60 et 70 sont une période d'un grand saut en avant dans tous les domaines. Téhéran a toujours été une ville pauvre en monuments historiques. Sa vraie infrastructure moderne s'est développé depuis 1960 et en particulier à  partir de 1970, quand la ville devint presque une métropole avec la construction de grands hôtels, d'hôpitaux, d'un opéra, de banques et de nombreux centres administratifs et commerciaux. Un plan d'urbanisation fut élaboré en 1969 par la firme Farmanfarmayan pour déterminer les limites de la ville pour une période vingt-cinq ans et organiser ainsi les quartiers selon différentes zones commerciales et résidentielles. Le but était de contrôler le développement sauvage de la ville. Toujours est-il qu'après la révolution, les choses ont changé radicalement. On vit surgir un séisme, on eà»t dit une dislocation des plaques tectoniques, un déplacement gigantesque de population, de la périphérie et des régions rurales vers la ville, de sorte que la physionomie de la cité se modifia à  tel point qu'on assista, si je puis dire, à  une clochardisation de la ville. Il est vrai qu'avec le temps et l'émergence d'une nouvelle génération plus ou moins libéré des contraintes sociales, les choses s'atténuèrent sensiblement et que l'on se mit à  construire un grand réseau d'autoroutes, à  rénover les quartiers sud de la ville, à  crér de grands centres culturels comme le centre Bahman, dans les anciens abattoirs, ou à  améliorer les services publics, etc. Mais tout cela ne fit de Téhéran ni une ville vraiment friendly ni une vraie métropole. C'est pourquoi quiconque habite aujourd'hui dans cette ville inclassable et sans mémoire ne peut s'abstenir de poser cette question fatale : où suis-je ? Suisje dans une ville ou dans un non-lieu hostile où il n'y a que les montagnes majestueuses pour me donner un sens d'orientation ? Comment me déplacer puisqu'il n'y a que des embouteillages monstres ? Comment respirer puisque l'air est pollué, l'ambiance de la ville asphyxiante, la laideur omniprésente, et les peintures murales qui ornent partout les murs des bâtiments, des slogans qui soit célèbrent les martyrs, soit vitupèrent sans relâche l'Occident ? On est ainsi constamment bombardé par des images funèbres de la mort, du sacrifice et du ressentiment, assommé par le matraquage ininterrompu des médias qui ne cessent de vous inculquer sans relâche, jusqu'à  saturation, les rites et les préceptes de la religion officielle de l'État. Cela me fait penser à  ce que disait Cornelius Castoriadis sur la Russie soviétique : « On connaissait déjà  des sociétés humaines d'une injustice et d'une cruauté presque illimités. On n'en connaissait guère qui n'aient pas produit de belles choses. On n'en connaissait aucune qui n'ait produit que de la laideur positive. On en connaît maintenant grâce à  la Russie bureaucratique2. » Ce que dit Castoriadis sur le régime soviétique est aussi vrai d'une autre manière et, toutes proportions gardés, de l'Iran actuel. Le mépris de ce qui est beau, le refus de ce qui excite les sens, montrent à  mon avis une attitude qui suggère beaucoup plus la laideur des régimes totalitaires que la bigoterie quelque peu raide des communautés islamiques traditionnelles où un certain laisser-aller philosophique soulageait la pesanteur des coutumes ancestrales. C'est précisément cet aspect « moderne », totalitaire qui fait de la laideur une catégorie à  part entière, de sorte que celle-ci y acquiert une dignité quasi ontologique.

Un autre trait marquant qui caractérise cette ville, c'est l'opposition entre le dehors et le dedans. Autant le dehors est hostile, du moins pour une certaine catégorie de gens qui avaient l'habitude de flâner dans les rues, autant la vie clandestine au dedans devient intense et en porte à  faux avec l'austérité pesante de l'extérieur. Quant à  la jeunesse rebelle qui transgresse toutes les limites permissibles grâce à  son accoutrement ostentatoire et son comportement non orthodoxe, elle est partout dans les rues, dans les rares cafés où elle peut mener une vie sociale plus ou moins normale. Mais là  aussi ce n'est qu'un aspect de sa vie, puisqu'elle aussi vit clandestinement, menant une vie souterraine, organisant son propre cercle social et son milieu individualisé. Si vous juxtaposez toutes ces différentes oasis de rassemblement dans ce vaste désert qu'est la vie à  Téhéran, vous verrez qu'elles forment un chapelet de mondes hétérogènes, enfilés les uns sur les autres, créant un kaléidoscope aux verres colorés. Cette configuration en mosaïque d'une ville qui évolue à  des âges différents et à  des périodes historiques décalés, est l'une des caractéristiques les plus saillantes de Téhéran. Sous le vernis dépaysant, aliénant de cette ville clochardisé, grouille et bouillonne intensément une seconde vie secrète où tous les niveaux historiques coexistent, projetant un patchwork flamboyant, invisible à  celui qui n'arrive pas à  pénétrer dans ce monde caché et bigarré. Dans son livre Héritage de ce temps3, Ernst Bloch parle de la non-contemporanéité (Ungleichzeitigkeit) de la situation allemande à  la veille de la prise du pouvoir par Hitler en 1933. Cette opposition met à  jour simultanément un passé « non remis à  jour » et « un avenir entravé ». C'est ce qu'on voit aussi, d'une autre manière et dans un contexte historique totalement différent, en Iran, sauf que cette non-comtemporanéité y est moins tranché, elle est plus nuancé, elle montre toute une gradation de couleurs qui va des teintes et des reflets plus foncés aux plus bariolés et aux plus clairs, elle révèle, comme je l'ai dit plus haut, un arcen-ciel de tous les plans historiques de l'esprit. Finalement, cet état de choses est devenu l'ordre d'une planète mondialisé où les cultures s'enchevêtrent, s'emboîtent les unes dans les autres, où le réseau d'interconnectivité relie toutes les identités imaginables, où les gens communiquent en temps rél et ont accès à  la mémoire du monde grâce à  l'internet. Une grande partie de la jeunesse iranienne, décroché de l'idéologie officielle, est ballotté entre plusieurs tendances : soit profiter de l'instant, sans souci du lendemain, se réfugier dans la drogue, l'alcool et les plaisirs de la chair, donc hédonisme tous azimuts ; soit recourir à  la mystique un peu New Age, mais une mystique dont les racines plongent, qu'on le veuille ou non, dans la tradition spirituelle du pays, ceci explique, en outre, l'immense renouveau des poètes comme Hafez ou Mawlana Roumi, qui deviennent des best-sellers ; soit montrer un appétit pour toute la pensé moderne occidentale, en s'intéressant aux grands philosophes, Nietzsche et Heidegger en tête, suivis des soi-disant post-modernes comme Foucault, Derrida, Deleuze. L'Iran est paradoxalement le pays où les livres philosophiques se vendent mieux que les romans. Mais la révolution des transmissions a créé un autre événement : une explosion électronique et un grand remue-ménage dans les têtes. On assiste à  une sorte d'hétérogenèse, très semblable à  ce qui se passe ailleurs dans les pays occidentaux. Tous les sujets d'actualité les attirent surtout la mondialisation et le grand réseau des réseaux (le Web), qui les met en contact avec le monde. Un exemple, excusez-moi de me servir de cet exemple puisqu'il me concerne personnellement, mais comme le sujet est en rapport justement avec la mondialisation, je me suis permis de vous le signaler. La traduction persane de mon livre La lumière vient de l'Occident a connu en Iran, à  ma grande surprise, un succès de librairie et a exercé une certaine influence sur les jeunes. C'était peut-être la première fois qu'on y débattait du multiculturalisme, des identités plurielles, de la conscience hybride, de l'éclatement des ontologies classiques, de la fascination du bouddhisme. Les jeunes gens sont venus me voir nombreux car, sans que j'en eusse conscience, j'avais touché quelque part une corde sensible. D'aucuns me disaient : comment se fait-il que l'on s'intéresse à  la fois à  la mystique persane, au Zen, à  la science- fiction et aux magies de la virtualisation ? On dirait, me disaient-ils, que le temps des oppositions binaires comme modernité/tradition, occident/orient, nord/sud, est révolu, on vit dans un monde multipolaire, morcelé, pluraliste. La démocratie n'est plus un luxe mais une nécessité vitale, puisque sans elle on ne se sentirait jamais responsable politiquement et on ne pourrait participer aux affaires de notre pays. D'une certaine manière ces jeunes se trouvaient dans le même climat spirituel que les adeptes du New Age, ils avaient les mêmes soucis du bien-être et de la transformation intérieure de la personnalité. La religion traditionnelle ne répondait plus à  leurs besoins individuels, ils cherchaient à  leur façon, c'est-à -dire d'une manière individualisé, leur voie, ou si vous voulez, leur coupe du Graal. Tout cela pour vous dire que les bouleversements qui s'opèrent dans la société iranienne sont très complexes et ne peuvent être réduits à  quelques formules laconiques. La révolution iranienne fut aussi à  un autre niveau l'explosion de notre inconscient collectif qui, tout en éjectant dehors tous les fantasmes subliminaux, accumulés depuis des siècles dans notre mémoire ancestrale, les exorcisa aussi par là  même. Ce fut donc une catharsis à  une échelle massive, à  l'échelle de la nation tout entière. Ceci m'amène finalement au dernier trait de cette ville qui sera aussi ma conclusion.

Je vous ai parlé des oppositions entre le dehors et le dedans, je vous ai également signalé les fermentations secrètes et fécondes qui s'opèrent à  l'intérieur des têtes. Mais il y un autre événement dont il faut tenir compte et c'est la laïcisation des moeurs qui émergent du tréfonds de la société. Tout comme autrefois, c'est-à -dire avant la révolution religieuse, les signes avant-coureurs annonçaient déjà  subrepticement un changement dans les comportements des jeunes : on voyait, par exemple, surgir dans les rues et les universités des jeunes filles couvertes d'un foulard noir, des jeunes gens mal rasés, de sorte que la lecture sémiologique des gestes trahissaient d'ores et déjà  une transformation essentielle dans les esprits, de même que de nos jours c'est le phénomène inverse qui est en train de se produire. Il suffit d'observer les jeunes filles et les garçons pour s'en apercevoir, pour comprendre qu'on est bien passé audelà  des limites licites que leur confère l'ordre islamique ; qu'il ne s'agit plus seulement d'un changement d'attitude, mais d'une vraie rébellion dans les moeurs, que ce soit, par exemple, le maquillage intense des femmes, qui condense sur le visage tout ce que le reste du corps cache, que ce soit l'attitude nonchalante, parfois efféminé des hommes, bref tous ces signes annoncent sans ambages que Téhéran est au seuil d'une mutation capitale, et que dans les soupiraux de cette ville grise et morose grouille un monde prodigieusement nouveau, très différent de l'ancien, et que le jour où ces forces souterraines feront surface, on assistera, si on ne l'a pas fait déjà , à  un renversement total des perspectives : la laïcité émergeant toute fraîche des entrailles de la société dite islamique.

Alors quelle est la place de cette ville dans l'ensemble du monde islamique ? Je crois, dans la mesure où nous sommes le premier pays à  avoir fait cette expérience inédite dans l'histoire, dans la mesure où, grâce à  l'explosion de notre inconscient collectif, nous nous sommes défoulés tous à  une échelle historique, que nous avons compris par là  même la futilité des rêves impossibles, que nous avons compris aussi que tout retour à  un ordre utopique archaïsant est un leurre et un miroir aux alouettes. Ceci fait en sorte que nous sommes en avance sur les autres pays islamiques, lesquels vivent encore dans l'espoir d'un tel dérapage. Disons que nous espérons voir un jour le bout du tunnel, tandis qu'eux ne cherchent qu'à  s'y empêtrer. C'est pourquoi, en raison de l'échec même de cette expérience, la religion évacuera un jour l'espace public et deviendra peut-être dans un proche avenir une affaire privé, du moins dans les esprits, et Téhéran, siège de cette mutation importante dans tout le Moyen-Orient, en sera incontestablement le symbole vivant et éloquent.

Notes

1 Shayegan, Daryush.  Les illusions de l'identité. Paris: Éditions du Félin, 1992.  p. 133-149.

2 CAstoriadis Corneliu.  Devant la guerre. Paris: Fayard, 1980, p. 238.

3 Bloch, Ernst,trad. par Jean Lacoste. Héritage de ce temps. Paris: Payot,  1978, p. 104.