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Les camps de réfugiés : l’émergence d’un nouvel urbanisme ?
Michel Agier, 2004
Centre de Culture Contemporaine de Barcelone 2004 Conférence présenté dans le cadre du colloque "Urban Traumas. The City and Disasters". CCCB, 7-11 juillet 2004

L'on est aujourd'hui à  peu près d'accord pour dire que notre temps a dépassé le temps de la ville historique, c'est-à -dire le temps où la ville organisé, la complexité des systèmes sociaux, mettait en espace la solidarité organique, comme l'avait dit Durkheim. On a dépassé ce temps où la ville disposait, sur un espace délimité, de tout un réseau de dépendances indirectes entre les catégories, les classes sociales. On a dépassé ce temps où la ville était à  la fois le symbole et l'une des formes matérielles d'organisation de la modernité, un autre symbole et une autre forme matérielle étant l'usine. À cette époque-là , la ville et l'usine fonctionnaient ensemble, pour ainsi dire.

Bien évidemment, aujourd'hui, on est dans une situation où il nous faut repenser non seulement toutes les formes de violence et de déstructuration, mais aussi ce qui constitue l'urbain, ce qui est la ou les formes actuelles ou émergentes de constitution de la ville, et donc aussi ces éléments de la contemporanéité que sont les guerres, les violences et les déplacements de population.

Notre monde, aujourd'hui, est donc non seulement celui de la fin de la ville historique, mais il est aussi celui de multiples formes de délocalisation et de flux massifs de migrants - migrants clandestins, exilés, populations déplacés, populations réfugiés. D'une certaine façon, ces mots eux-mêmes - et il nous faut prendre le soin d'y réfléchir quand nous les utilisons - sont en train de devenir des nouvelles catégories sociales, au sens où ce sont des catégories identitaires, et à  la fois stigmatisés, dans la reproduction que nous voyons en œuvre, qui dépend des déplacements contraints qui continuent et du traitement qui est donné à  cette population. Un traitement largement biopolitique, où l'on pense à  la fois à  ces catégories comme des catégories identitaires et comme des catégories stigmatisés, parqués dans des espaces à  part. Il s'agit donc des déplacements contraints par les violences internes ou les guerres, par la pauvreté ou l'extrême pauvreté, ou encore par la recherche de ressources économiques en dehors de son propre lieu d'origine.

Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés considère, dans ses dernières publications, qu'on en est actuellement à  environ cinquante millions de personnes qui sont déplacés de force par les guerres et les violences internes, incluant là -dedans les populations réfugiés hors de leur pays et les populations déplacés, c'est-à -dire qui ont effectivement quitté leurs terres, mais qui n'ont pas pu franchir la frontière de leur pays.

De plus en plus, les possibilités ou les désirs de retour sont de moins en moins assurés. Ainsi, ce que Marc Augé appelle les « lieux anthropologiques » perdent leur caractère ancestral et hérité, et les procédés d'identification locale sont aujourd'hui beaucoup plus complexes. Les grandes migrations internationales, ces déplacements violents, posent la question de repenser ce que Appadurai a appelé les « techniques de production de la localité ». C'est précisément lorsque la localité devient moins évidente comme dispositif culturel, lorsque la localité peut être si facilement détruite dans la vie des gens, qu'elle s'impose comme problématique, non pas une problématique anthropologique ou sociologique ou purement intellectuelle, mais une problématique vécue au quotidien par les personnes enlevés de leur place, déplacés.

La perte de lieu impose au déplacé la problématique de l'identification locale. Donc, nous assistons à  l'émergence d'espaces d'entre-deux, des espaces provisoires, transitoires, intermédiaires, qui sont associés à  ces circulations violentes ou forcés, qui représentent dans ces circulations une étape, ou un refuge - et le terme de « refuge » a d'abord cette signification-là  - sur une route dont l'issue est incertaine, puisque les gens ne savent pas comment, quand et où ils vont poursuivre, revenir ou aller ailleurs. Ces espaces tendent à  se stabiliser aujourd'hui, et l'on peut penser qu'une bonne partie d'entre eux formeront les cadres à  venir de l'identification locale, des villes, des espaces urbains de demain.

De quels espaces parle-t-on ? Bien évidemment des campements, des cités. Il s'agit de personnes qui sont dans des situations intérimaires, dans les centres de transit pour les regroupements de longue duré des étrangers et des demandeurs d'asile, les hôtels, les prisons ou les camps de détention pour migrants en attente de régularisation ou en attente d'expulsion près des ports et des aéroports, les camps et les villages de réfugiés (qui vivent donc sous assistance humanitaire et sous protection internationale). Par ailleurs, il existe de différentes formes de centres : des centres d'aide ou d'accueil de demandeurs d'asile ou, non plus dans une version humanitaire mais dans une version policière, des centres de contrôle des immigrants demandeurs d'asile, et donc réfugiés potentiels et qui sont gardés dans les marges.

Il y a actuellement une problématique nouvelle autour de l'émergence des camps en Europe, et notamment en Espagne, en Italie, en France avec Sangatte, en Pologne et en Belgique, etc. Cet inventaire est inachevé, il est en développement. Or, ces espaces de mise à  l'écart, qu'ils soient humanitaires ou qu'ils soient policiers, relèvent non pas des non-lieux mais des « hors-lieux », c'est-à -dire qu'ils sont en dehors de l'ordre normal des choses, en dehors du fonctionnement normal de citoyens dépendant d'un État. Ils sont sous contrôle, mais à  l'extérieur des nations. On peut dire que ça relève de ce que Foucault a appelé « les ramifications de la société de contrôle », à  une échelle même planétaire. L'on peut dire que ce sont des espaces « d'exception », au sens où, sur le plan juridique, sur le plan de la vie sociale, du statut juridique, de la condition de l'espace lui-même, on est dans des situations d'exception, en dehors du nomos, en dehors de la loi ordinaire des humains.

Ce qui fait la problématique, c'est l'existence des camps et des installations humanitaires à  l'échelle de l'ensemble de la planète, où se retrouvent des personnes qui ont été déplacés de leur propre lieu vers un autre lieu, qui se retrouvent rassemblés dans des espaces vides à  l'origine, et qui sont donc confrontés à  l'étrangeté d'un désert - un désert social et un désert de relations où elles sont placés sans l'avoir voulu, et qu'elles subissent ou transforment.

C'est à  partir de ce constat que commence l'enquête pour l'ethnologue et pour essayer d'en dire un certain nombre de choses.

Il existe différentes formules de sites humanitaires, de sites du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Ce ne sont pas toujours des camps fermés : il y a des camps fermés avec des barbelés et des portails, mais il y a aussi des camps qui sont ouverts, mais d'où les gens ne sortent pas tout de même - c'est donc qu'ils sont là  pour une raison bien précise ; des camps qui sont des villages ou qui reproduisent des formes de villages. Il y a, dans tous les cas, une certaine planification minimaliste du quadrillage de l'espace, d'un certain nombre de rues : rues principales, rues secondaires. Au début, un certain nombre de tentes y sont placés - c'est l'image qu'on a conventionnellement, médiatiquement -, mais, très rapidement, elles font place à  des installations moins précaires.

La démarche que j'envisage est celle d'une ethnologie urbaine des camps. La question n'a aucun contenu normatif ou évolutionniste : je n'interroge pas les camps en fonction d'un but qui serait prédéfini et qu'ils devraient atteindre (la ville, comme une organisation de l'espace, ou comme des formes architecturales ou des structures institutionnelles qui seraient normés a priori), mais je cherche à  rendre compte de créations sociales, de changements culturels, éventuellement de nouvelles formes politiques qui apparaissent dès lors que des personnes se retrouvent rassemblés pour un temps indéfini dans un espace donné, quel que soit cet espace et dans une situation que l'on peut considérer, et je reprends les termes de Louis Worth pour définir la ville en termes minimalistes, comme « une implantation relativement permanente et dense d'individus hétérogènes ». À partir de là , donc, un certain nombre de choses peuvent se produire.

Je m'attache donc aussi à  comprendre les transformations de l'espace que cette situation implique : un camp qui a cinq ans d'existence n'est plus un ensemble de tentes, un alignement de tentes, il peut ressembler à  un immense bidonville, comme il peut faire penser, aussi, dans certains endroits - et c'est l'impression que j'avais gardé d'enquêtes que j'avais menés dans les camps de Dadaab, dans le nord-est du Kenya -, à  un vaste musé ethnographique où chacun essaye, avec les matériaux qu'il trouve dans le camp, de reconstituer tant bien que mal son habitat d'origine.

Le résultat est parfois un paysage bariolé, de forme hybride, où les bâches de couleur bleue et blanche du HCR recouvrent des constructions frêles de branchages et de terre des cases que les gens ont eux-mêmes construites à  la place des tentes, ou bien où des toiles et des sacs estampillés UE ou USA servent de rideaux de fenêtres ou de rideaux de porte à  l'entré des cases.
Donc, la question posé part de l'observation d'un espace émergent et littéralement inconnu aussi bien des gens qui arrivent là  que de l'observateur. Comment des individus aussi ethniquement hétérogènes, déracinés, et démunis sur le plan économique, peuvent-ils, dès lors qu'ils sont ensemble, pour une mise à  l'écart durable, faire ville, d'une certaine façon, au sens relationnel - l'urbs, soit la ville comme espace d'échanges et comme expérience de l'altérité - et faire ville aussi au sens politique - la polis, c'est-à -dire un monde ni trop privé ni trop étranger, où se forme une communauté, une communauté de paroles, une communauté à  laquelle ceux qui y vivent finiront par s'identifier. Donc, c'est une hypothèse forte et volontairement engagé.

D'une certaine façon, l'ethnographie urbaine des sites humanitaires doit permettre d'aller plus loin que ce que peut dire une philosophie des camps, qui est certes une philosophie critique, mais sans sujet. Les analyses de Giorgio Agamben concernant les camps ont, de manière exemplaire, conclu à  la fin de la cité dans la situation des camps et à  la domination du camp comme paradigme biopolitique de l'Occident. Or, dans cette approche, on voit bien que la politique se confond totalement avec l'exercice du biopouvoir, du pouvoir sur la vie des gens qui sont réunis là , dans ces espaces d'exception. Quant à  la question de l'action politique, de la subjectivation politique, elle reste complètement inexploré. C'est précisément cet objet théorique-là  qui fonde l'ethnographie urbaine des camps, voire de la ville et de la politique à  l'œuvre, ne serait-ce qu'en ébauche, au cœur de ces espaces d'exception qui, a priori, les nient, en forment la négation.

L'enquête porte donc sur les changements sociaux, les prises d'initiative et les prises de parole, sur les appropriations et les transformations d'un espace initialement désert.

Au nord-est du Kenya il y a une zone humanitaire formé, autour du village de Dadaab, par trois camps qui sont placés les uns à  proximité des autres et qui regroupent environ 140 000 personnes en tout. Ces camps sont là  depuis 1991 et abritent en majorité des réfugiés somalis, mais également des réfugiés soudanais, des Sud-Soudanais - actuellement, avec ce qui se passe au Soudan, la population des camps doit augmenter aussi au Kenya, et pas seulement au Tchad -, et des réfugiés éthiopiens de conflits qui datent aussi de 1990-1991.
Bien que cette population de 140 000 habitants réfugiés soit plus nombreuse que la population du département dans lequel ils se trouvent, les camps n'apparaissent pas sur la carte du Kenya parce que ce sont des espaces concédés par le pays au HCR (Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés), mais que ce pays ne prend pas en charge lui-même. Donc, officiellement, ils n'existent pas, et on peut dire que tout est à  l'image de cette inexistence apparente et de cette absence de reconnaissance. Les réfugiés des camps vivent en attente, une attente qui dure depuis plus de dix ans, et ce sont les organisations non gouvernementales qui prennent en charge leur alimentation, leur sécurité sanitaire et quelques bribes d'animation sociale. Ils n'ont, en principe, pas le droit de travailler ni de circuler dans le pays, et leur présence dans l'espace humanitaire n'est pensé qu'en tant qu'étape de transition vers un retour chez eux, retour pourtant largement incertain. Qu'ils se soient habitués à  vivre sur un coin d'espace dans le camp ou qu'ils circulent dans le pays de manière clandestine, ce qui arrive aussi en corrompant les fonctionnaires qui sont chargés de les surveiller, de ne pas les laisser sortir des camps, dans toutes les situations, les réfugiés de ces camps de Dadaab semblent donc avoir intégré l'espace du camp dans leur cadre de vie actuelle. En même temps, la perspective du retour se réduit d'anné en anné - dans le cas des Somaliens en particulier, l'existence de l'État somalien lui-même restant impossible, comme l'a dit l'écrivain et poète Nuruddin Farah ; toute la Somalie est en exil et donc le pays lui-même est de l'exil, et ce qui reste de la Somalie, ce n'est plus le pays, c'est autre chose.

L'organisation de l'espace est une question, une entré à  partir de laquelle on peut voir une forme de contestation de leur inexistence sociale. L'espace des camps est a priori défini de la façon suivante : le HCR construit des clôtures qui sont faites d'épineux ou de barbelés pour la fermeture des camps et, à  l'intérieur, par la fermeture de certains blocs, carrés, qui regroupent des ensembles d'abris de 300 ou 500 réfugiés en moyenne. Les réfugiés ont été regroupés selon leur provenance, selon leur ethnie, éventuellement selon les clans d'origine, et sont généralement désignés selon leur origine ethnique très globale, voire nationale. On dit «les Éthiopiens», «les Soudanais». Pour les Éthiopiens, on les interpelle en fonction de différents classements claniques ou ethniques plus précis. À l'origine, ils ont tous reçu les mêmes toiles de plastique du HCR, un matelas, quelques ustensiles de cuisine ; ils sont allés chercher du bois autour du camp pour fabriquer des huttes avec les toiles du HCR ; ils ont récupéré les boîtes de conserves donnés par le PAM (le Programme alimentaire mondial de l'ONU) et, en dépliant ces boîtes et en les assemblant les unes aux autres, ils forment des portails, des fenêtres, des tables. Il y a donc des regroupements par bloc d'abris. Dans ces regroupements, des fermetures existent parfois, que les gens font eux-mêmes, qui sont liés à  des conflits ethniques passés ou des conflits ethniques que l'on craint.

Certaines minorités ethniques internes au camp, par exemple les Soudanais ou les Ougandais, et aussi pour partie les Éthiopiens, ont tendance à  fermer leur espace face aux Somalis, qui sont majoritaires dans les camps, ce qui traduit des comportements de crainte, de rejet, de repli ou d'autodéfense. On a ainsi, par exemple, un bloc qui regroupe des Sud-Soudanais, catholiques en très grande partie, d'origine citadine, surtout des hommes jeunes ayant fui leur région, le Sud-Soudan, lorsqu'ils étaient encore enfants ou adolescents, sans parents, et qui sont passés d'un camp à  un autre depuis une dizaine d'annés et ont, à  un moment donné, créé un espace propre qui est le leur. Dans leur propre bloc, auquel ils ont donné le nom de leur région d'origine, Equatorial, ils ont aménagé une espèce de ruelle, une église catholique d'un côté, une église pentecôtiste de l'autre, et ils surveillent eux-mêmes la nuit leur espace, qu'ils ont cloisonné. Ils se relaient la nuit pour surveiller le périmètre de leur espace. Leurs craintes se portent sur les voisins immédiats, les Somalis Bantous, comme on les appelle, c'est-à -dire un groupe hors caste venu de Somalie et qui a été reconnu comme minorité par l'administration du camp, avec lesquels ils ont des querelles assez fréquemment portant sur des problèmes liés aux enfants, qui circulent d'une partie à  l'autre de ce camp, d'un bloc à  l'autre, ce qui provoque parfois la dispute des aînés.

Si certains espaces sont ainsi fermés et protecteurs, les habitants de ces espaces fréquentent d'autres lieux à  l'intérieur des camps, qui sont davantage ouverts et davantage mixtes. C'est ce que l'on voit, par exemple, avec la multiplication des coffee-shops, ou des vidéo-shops, où l'on peut assister en différé aux matchs de la Coupe du monde de football, par exemple, enregistrés dans les compounds universitaires grâce au branchement satellite et passés, le lendemain, dans les vidéo-shops des camps de réfugiés. Dans ces espaces-là , dans ces lieux-là , des rencontres interethniques ont lieu, parfois au grand dam et avec la réprobation des aînés de certains clans, somalis notamment, clans supérieurs qui défendent un point de vue ethnique, ou ethniciste, consistant à  ne pas se mélanger avec d'autres, notamment avec des Éthiopiens. De fait, ces rencontres-là  ont lieu aussi, par exemple, autour des points d'eau communs, entre des gens provenant d'horizons différents, de groupes ethniques différents, qui ont pu être en conflit à  un moment donné.

Parmi les facteurs de changement important, il faut également mentionner le travail dans le cadre des organisations internationales, ou en association avec elles ; celles et ceux qui sont employés par des ONG, comme travailleurs communautaires volontaires, ou qui sont considérés parmi les populations les plus vulnérables - les veuves, les handicapés, les gens des castes inférieures - reçoivent des crédits, des aides financières pour mener des projets « d'activité génératrice de revenus ». Bien souvent, ces activités ne sont pas réllement génératrices de revenus ; par contre, elles occupent les gens. En fait, c'est une préoccupation fréquente de certaines ONG de faire en sorte que les réfugiés dans les camps soient occupés à  faire quelque chose, puisque l'inactivité, en particulier chez les jeunes, peut crér un certain nombre d'attitudes de désespoir, d'attitudes violentes, etc.

Il y a aussi, dans les camps, ceux qu'on appelle les « leaders de secteur », qui, petit à  petit, se rapprochent des ONG, suivent des enseignements, des cours, des formations - de langues, par exemple -, différentes sortes d'animation, de séminaires, etc., qui sont organisés par toutes sortes d'ONG, et qui, donc, deviennent aussi, à  leur tour, des facteurs de changement. Tout cela compose une catégorie de réfugiés qui est amené à  concurrencer, parfois à  contester, le pouvoir des aînés ethniques et à  contester les valeurs qui fondent ce pouvoir des aînés.

Il y a quelques esquisses d'appropriation symbolique des espaces, qu'on voit dans le fait que certains endroits complètement anonymes à  l'origine et insignifiants ont été nommés par les habitants, comme on le fait dans des quartiers qui naissent. Dans l'un des trois camps, par exemple, de Dadaab, deux petites ruelles de terre de 50 mètres chacune sont bordés d'échoppes où certains réfugiés revendent une partie de la ration alimentaire qu'ils reçoivent du Programme alimentaire mondial. Certains revendent quelques légumes, des tomates ou des oignons, qui sont absents de la ration et qui sont cultivés dans certains recoins des blocs d'abris, ou des objets de première nécessité qui sont vendus au «microdétail». Cet endroit, ces deux petites ruelles en terre, est appelé par les réfugiés «la ville», «magaala» en langue somalie. En anglais, ils disent «the town». À partir de cette «ville», une étendue de sable part vers les zones où se retrouvent les cases des réfugiés, une voie très large que l'on parcourt sur au moins un kilomètre de long et que les gens ont appelé «the highway», «l'autoroute».
Il y a aussi, parmi les réfugiés, ceux qui ont une forme de reconnaissance, donc dans une prise en charge humanitaire, et en particulier dans les camps, qui ont tendance à  prendre les organisations internationales des camps comme leurs partenaires sociaux. Parfois, malgré les interdits, les intimidations ou les limitations que les autorités des camps - le HCR, en particulier, ou certaines ONG qui sont chargés par le HCR de gérer les camps - mettent à  l'existence d'une vie active, associative, et plus encore politique, certains réfugiés s'organisent et organisent un certain nombre d'actions, comme, par exemple, les boycotts de la ration alimentaire du Programme alimentaire mondial ou des grèves de ceux qui travaillent comme volontaires communautaires pour les ONG. On l'a vu dans le cas de ces camps de Dadaab, au Kenya.

Dans les deux camps de réfugiés libériens et sierra-léonais qui se trouvent en Guiné, j'ai pu constater qu'un certain nombre de conflits existaient, là  aussi. J'ai essayé d'aller chercher un petit peu les différentes manifestations par lesquelles les réfugiés pouvaient, à  un moment donné, demander un certain nombre de choses, et en quels termes ils les demandaient. Par exemple, dans un camp de réfugiés sierra-léonais en Guiné, des femmes d'un certain âge ont organisé des manifestations, avec leurs enfants, au milieu de la rue principale du camp de réfugiés. Elles ont séquestré des membres des organisations humanitaires, qu'elles ont fait sortir de leurs voitures, etc., pour obtenir des bâches plastiques pour couvrir le toit de leurs cases en saison des pluies. Elles protestaient ainsi contre le fait que des bâches plastiques aient été donnés à  des réfugiés récemment arrivés, alors que, elles, plus anciennes et plus vulnérables, avaient plus droit à  cette aide.

Il existe dans ces camps - assez rapidement, au bout de six mois ou une anné d'existence du camp, que ce soit en Guiné ou en Sierra Leone - un certain nombre de conflits autour de la représentation des réfugiés, puisque les administrations du camp - qui gèrent et qui sont là  uniquement dans un souci de gestion, et donc d'application d'un pouvoir d'organisation et d'un pouvoir sur la vie (distribuer la nourriture, donner des tentes, mettre les gens dans les tentes, organiser les soins, etc.) - demandent que des personnes fassent l'intermédiaire, le relais avec les réfugiés. Cela donne lieu petit à  petit à  un certain nombre de conflits pour la représentation des réfugiés et, à  ce moment-là , on voit aussi émerger un espace de parole politique pour savoir qui, parmi ceux qui sont là , représentera les réfugiés. Or, ce qui se passe - et parfois au grand dam des organisations humanitaires -, c'est que ce ne sont pas les plus pauvres et les plus victimes, les plus misérables ou les plus vulnérables, qui représentent les réfugiés : ce sont des gens qui ont, comme partout ailleurs quand on fait de la politique, un peu plus de compétences que les autres, éventuellement qui s'en sortent un petit peu mieux, qui sont moins vulnérables, moins misérables, qui ont éventuellement un petit peu d'argent de côté, qui ont pu aménager un petit peu mieux leurs cases, leurs tentes. Et, donc, ceux qui parlent finalement au nom des réfugiés face aux organisations humanitaires sont ceux qui, du point de vue des organisations humanitaires, seraient les moins légitimes, parce que les moins souffrants et les moins victimes.

On voit donc bien que, dans cette affaire de l'émergence de petits espaces politiques à  l'intérieur des camps, se remet en cause quelque chose de fondamental, qui est la production des victimes comme étant le mode de fonctionnement du politique en général. On traite des victimes selon un principe de biopouvoir, mais ces victimes n'ont pas droit à  la parole. Dès qu'elles commencent à  émettre une parole, et donc à  avoir le souci d'une représentation politique, à  ce moment-là  elles forment la réplique de ce biopouvoir et elles remettent en cause le principe même de ce biopouvoir. Autrement dit, lorsque les termes du langage humanitaire font eux-mêmes l'objet d'appropriations et de transformations de la part des individus qui sont ciblés par ce langage humanitaire, alors on est dans un processus de distanciation par rapport à  la victime absolue, qui est la figure des espaces humanitaires liés à  la guerre, et dans un processus de formation d'un sujet politique.

Par exemple, dans un camp de Libériens en Sierra Leone, le représentant des réfugiés d'un secteur du camp tenait un discours auprès de moi, avec des réfugiés autour de lui qui le soutenaient, qui l'applaudissaient, et disait : « Tous les réfugiés sont vulnérables. » Et, donc, ce terme-là  est devenu un petit peu l'espèce de point politique de ralliement. Mais il se trouve que lui-même est un ancien commerçant de diamants libériens, qui a réussi à  traverser la frontière en cachant des diamants dans ses habits - il s'est fait prendre tout son argent, comme tout le monde, par les militaires, mais il a réussi à  cacher des diamants, donc à  revendre des diamants aux Libanais qui sont en Sierra Leone, dans la ville à  côté du camp - et, finalement, c'est quelqu'un qui a une relative aisance par rapport aux autres réfugiés. Donc, la prise de parole au nom des réfugiés se fait précisément à  l'encontre du principe même de cet espace où il se trouve, un espace d'exception où on est en tant que victime et où l'on n'a pas, d'une certaine façon, d'existence de la politique. On a une forme de pouvoir, mais on n'a pas d'existence de la politique.

D'ailleurs, on peut observer de différentes formes de socialisation dans les camps au bout d'un certain temps. Au bout de six mois, un an, on voit un certain nombre de phénomènes de socialisation et de politisation qui émergent. Au bout de deux ans, c'est assez net. Au bout de cinq ou dix ans, c'est très net. Et, à  partir de ce moment-là , on est dans une situation presque « de ville », de villes nues, de villes dans le dénuement ; surtout de villes qui n'ont pas de traduction formelle, juridique, puisque les camps restent des camps d'un point de vue statutaire, des espaces d'exception liés à  la guerre et à  l'humanitaire. Mais, avec la duré et la pérennisation de ce contexte de guerre et d'humanitaire, ces espaces deviennent, petit à  petit, des lieux où tous les éléments de la ville sont présents, à  la fois du point de vue de la socialisation et du point de vue de la politisation.

La socialisation des camps peut donc en faire des espaces dans lesquels le sujet existe, et la politique commence - pour le dire à  la façon du philosophe Jacques Rancière -, des espaces où, dans ce cadre-là , sous une forme beaucoup plus événementielle que structurelle, beaucoup plus situationnelle qu'institutionnelle, la scène humanitaire, qui est régie sur le mode de l'exception, peut alors céder la place à  une scène politique ou à  une scène de la prise de parole. À ce moment-là , le camp n'est plus le modèle de la politique. Le camp disparaît et fait place, virtuellement en tout cas, à  quelque chose qui est de l'ordre de la cité. Le conflit existe lorsque cette cité ne peut pas exister à  son tour et lorsque les gens sont donc sommés de repartir.

Il y a deux éléments clés, deux nœuds conflictuels qui sont au bout de cette réflexion : tous les deux sont autour du retour des réfugiés. En premier lieu, les retours qu'on dit « retours organisés des réfugiés » sont très souvent des retours forcés : les gens, au bout de nombreuses annés, ne veulent plus retourner chez eux, souvent parce qu'ils ont encore peur. Ils savent que la situation n'est pas réglé - c'est ce qui se passe actuellement au Liberia, par exemple, avec le retour organisé par le HCR des réfugiés libériens. Ils savent que la sécurité n'est pas garantie, que, dans leur lieu d'origine, tout a été détruit et qu'il ne reste plus aucune infrastructure. Donc, le lieu a perdu toute sa configuration de lieu pour eux, et, par contre, ils ont refait dans leur espace de vie un autre lieu. De ce point de vue-là , le retour des réfugiés fait référence à  une notion de la localité qui est celle de l'autochtonie : les gens doivent retourner chez eux, or ce « chez eux » s'est déplacé pendant le temps du déplacement. Et ce sont des gens dont l'identité est en déplacement, donc le retour forcé «chez eux» est un problème.

Le deuxième problème, qui est la réplique du premier, c'est celui de la fermeture des camps. C'est toujours un problème, puisque les camps ont fait l'objet d'un investissement, d'une infrastructure, de la part des organisations elles-mêmes mais aussi des personnes qui sont là  ; il y a régulièrement des polémiques publiques, soit entre les organisations, soit entre le HCR et les administrations des États, pour organiser la fermeture des camps.

On a donc une logique de production de l'espace local, de la localité, dans les situations des espaces d'exception, des espaces humanitaires, des camps périphériques à  l'état de guerre, une logique qui est très proche de « l'invention de la ville », c'est-à -dire le fait que des gens qui sont citadins et qui n'ont pas de matérialité urbaine inventent eux-mêmes leur espace de ville, à  partir, dans ce cas-là , des occupations des camps. Mais on peut effectivement mettre cela en relation avec ce qui se passe dans toutes sortes d'occupations périphériques, précaires, d'espaces vides, d'espaces illégaux.

De même, cette conception «inductive» de la formation de la ville, à  partir d'espaces liés à  la guerre, liés à  l'exclusion, liés à  des formes d'exception, a aussi inspiré, finalement, la permission qui a été donné par l'Autorité palestinienne à  une jeune architecte pour mener une recherche sur l'urbanisation d'un camp de réfugiés palestiniens, celui de Kalandia, en Cisjordanie, à  trois kilomètres de Ramallah et à  huit kilomètres de Jérusalem, qui existe depuis 1948 et qui compte environ 10 000 habitants. Le sujet était toujours considéré comme tabou par l'Autorité palestinienne. On ne peut pas parler des camps de réfugiés comme des réalités sociales, et encore moins comme des réalités urbaines, puisque, d'un point de vue politique, les camps sont des scandales : c'est la négation du droit à  la terre des Palestiniens. Et pourtant, ça existe depuis 1948, et les camps sont déjà , pour beaucoup, devenus des villes et maintenant, simplement, on a cette forme de reconnaissance, qui date de quelques annés et qui est confirmé par la possibilité donné par l'Autorité palestinienne de faire des recherches sur l'urbanisation des camps de réfugiés. C'est un point important, un pas important, en tout cas, de l'Autorité palestinienne pour la reconnaissance non seulement des réfugiés, mais aussi de l'espace rél dans lequel ils vivent, les uns depuis quarante ans, les autres depuis soixante ans.