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Les conditions de l’urbain : À propos de l’espace public et de la politique
Olivier Mongin, 2003

 

Conférence présenté au colloque "(In)visible Cities. Spaces of Hope, Spaces of Citizenship". Centre de Culture Contemporaine de Barcelone, 25-27 juillet 2003

La cause semble être entendue

Pour Hannah Arendt, l'auteur de La Condition de l'homme moderne, la politique n'est pas séparable de l'invention de la Cité grecque, de la Politeia et de l'émergence d'un espace « public », c'est-à -dire d'un espace qui donne une visibilité « politique » aux relations humaines. Mais elle montre de concert, tout comme les théoriciens de l'Ecole de Francfort, que cet espace public va progressivement se dégrader au fur et à  mesure que le social se substitue au politique. La question n'est en rien démographique, quantitative, elle est relative à  la possibilité de « rendre visible » un certain type d'actions et de relations. Comment mettre en relation, telle est la question de l'espace public ? Et plus encore, à  quel type de relation ?

Pour l'historienne de l'urbanisme europén qu'est Françoise Choay, la cause semble être également entendue. Nous inaugurons, avec l'entré dans l'ère des réseaux, un monde de l'après-ville, un monde où le flux l'emporte sur le lieu, où le règne de l'urbain accompagne la mort de la ville. L'espace public s'y réduit au centre commercial et à  l'espace de loisirs et la transparence en est la règle, l'espace public est le lieu de la connexion des flux.

Pour Rem Koolhass, volontairement provocateur, la cause de la ville urbanisé semble être définitivement entendue. Ce n'est qu'un souvenir qui brille dans les écrins des Villes-Musés europénnes. C'est pourquoi il insiste sur le paradoxe d'une Ville qui se meurt par défection du politique. La question de l'espace public n'est plus celle de la politique mais celle de la mise en relation de flux divers.

Tout irait de pair, l'ère du réseau, la mondialisation, la mort de l'espace public, et le dépérissement du politique. Et pourtant, l'interrogation sur la ville et l'espace est omniprésente. « Beauté du mort » ou non, la ville cristallise bien des interrogations sur le monde contemporain. A travers le prisme de l'urbain, c'est bien notre relation à  la politique et à  l'espace public qui est examiné.

Reprenons quelques-uns des termes relatifs à  une interrogation sur la « condition urbaine » et sur les conditions d'un espace public qui débordent celle qui porte sur la ville : 1) le réseau lui-même relance l'interrogation sur le sens de la ville et sur la pluralité des flux ; 2) le lien de la ville et du politique revient à  se pencher sur le devenir même de la démocratie ; 3) la crainte de la ville chaotique renvoie à  une prise en considération de ce qu'on peut appeler la rythmique urbaine.

Si nous vivons dans l'après-ville, l'urbanisme contemporain invite à  revenir sur « la condition urbaine », c'est-à -dire sur les conditions mêmes d'un espace public démocratique. De diverses manières je voudrais souligner que la défense de l'espace public ne passe pas par la constitution de lieux dits publics mais par un art de rendre visible et possible une action publique.

De la ville réseau à  la ville refuge

1. L'espace urbain comme non-lieu

Premier litige, la ville est-elle réductible à  un lieu (un village est un lieu), à  un territoire parmi d'autres ? L'univers du réseau consiste-t-il à  connecter des lieux ? Non, la condition urbaine est indissociable d'un espace spécifique organisé comme un « non-lieu », comme un espace qui se distingue d'un territoire fermé, d'une citadelle ou d'une forteresse, mais aussi du Panoptique. « Est un lieu l'ordre (quel qu'il soit) selon lequel les éléments sont distribués dans des rapports de coexistence. S'y trouve donc exclue la possibilité pour deux choses d'être à  la même place. La loi du « propre y règne ». Il y a espace dès qu'on prend en considération des vecteurs de direction, des quantités de vitesse et la variable de temps. L'espace est un croisement de mobiles… L'espace serait au lieu ce que devient le mot quand il est parlé… En somme, l'espace est un lieu pratiqué. » (Michel de Certeau). La question de l'espace public n'est donc pas celle du lieu public. L'espace de la ville ne se confond pas avec l'ordre d'un lieu, il est « impropre » et créateur d'un certain désordre. Le non-lieu de la ville va à  l'encontre des utopies urbaines imaginés comme des lieux pleins et encadrés. Si le non-lieu et le désordre sont le ressort de l'espace urbain, de quel « désordre » s'agit-il ?

2. La prise en compte du réseau, de l'interconnexion, et de la globalisation urbaine conduit en effet dans deux directions qui s'opposent.

Soit l'on s'inquiète avec Françoise Choay de la substitution du réseau au lieu en faisant l'impasse sur l'idé que l'espace public n'est justement pas un lieu, mais la condition (un quasi-transcendantal) de la mise en relation qui seule qualifie l'espace public.

Soit l'on rappelle que la ville, à  commencer par la ville biblique qui donne lieu à  des commentaires dans la Torah, est indissociable du réseau, ce qui permet d'avancer dans la compréhension de la condition urbaine et de distinguer la ville qui fait réseau de la ville autocentré.

3. La ville, le réseau et l'Etat.

La ville réseau d'hier, la ville en lien avec d'autres villes, correspond à  un espace ouvert qui n'est pas une unité fermé, une entité replié sur elle-même, une ville forteresse. Gilles Deleuze et F. Guattari proposent de distinguer la ville de la Cité-Etat (pensons à  la Cité grecque comme à  la Singapour de Lee Kuan-Yew). « La révolution urbaine et la révolution étatique peuvent coïncider mais non pas se confondre. Il y a ville dans les deux cas, mais dans un cas la ville est une excroissance du palais ou du temple, dans l'autre cas, le palais, le temple est une concrétion de la ville. » C'est dire que les ressorts de l'urbain vont à  l'encontre de la constitution d'une ville conçue sur le mode de l'Etat (centralité et hiérarchie, fermeture et frontières).

« La ville est le corrélat de la route. Elle n'existe qu'en fonction d'une circulation et de circuits ; elle est un point remarquable sur de circuits qui la crént ou qu'elle cré. Elle se définit par des entrés et des sorties, il faut que quelque chose y entre et en sorte. Elle représente un seuil de dé-territorialisation. Les villes sont des points-circuits de toute nature qui font contrepoint sur les lignes horizontales ; elles opèrent une intégration complète, mais locale, et de ville en ville. Le pouvoir de la ville (trans-consistant) invente l'idé de magistrature, il est très différent du fonctionnariat d'Etat qui est un phénomène d'intraconsistance. Il fait résonner ensemble des points d'ordre très divers, qui ne sont pas forcément déjà  des villes-pôles. Il opère par stratification, c'est-à -dire forme un ensemble vertical et hiérarchisé qui traverse les villes horizontales en profondeur. »

Envisageant la ville du côté du nomade (celui qui n'a pas de territoire) et non pas du sédentaire, Gilles Deleuze montre que l'histoire moderne a fait surgir un couple d'opposition entre la forme Etat et la forme ville ; entre un principe hiérarchique et vertical et un réseau horizontal de connexion ; entre un processus de planification et d'aménagement du territoire et un processus de déterritorialisation.

La forme ville s'est largement développé dans les villes-foires de Champagne et de Brie, dans les villes hanséatiques, Barcelone, Venise, les villes d'Islam. Ces villes ne se pensent qu'en réseau, pas seulement comme un réseau commercial mais comme un réseau d'échanges symboliques ou culturels. La ville est constitutive de ce circuit : elle est un instrument d'entrés et de sorties réglés par une magistrature. La forme Etat, c'est l'instauration ou l'aménagement du territoire. Mais l'appareil d'Etat est toujours un appareil de capture de la ville.

Sur le plan historique il y a deux « coureurs », nous dit Fernand Braudel dans Civilisation matérielle et capitalisme, l'Etat et la ville, mais aussi la Cité Etat et la ville réseau. « Mais l'Etat gagne d'ordinaire, il a discipliné les villes, avec un acharnement instinctif (…). Où que nous tournions nos yeux à  travers l'Europe entière, il a rejoint le galop des villes. »

La ville réseau est ancienne, elle ne se définit pas par l'absence de centre ou de centralité mais par l'exigence d'assurer des seuils, de rendre possibles des entrés et des sorties. Elle ne peut pas être autocentré à  moins de glisser vers le modèle de l'Etat. La ville réseau se pense sous le signe de la mise en relation.

4. La ville réseau comme refuge

Les caractéristiques de la ville réseau sont donc revenues au premier plan avec le constat d'une mondialisation organisé sur le mode du réseau. Plusieurs réflexions retiennent l'attention : Hier la ville réseau correspondait à  la ville-refuge. Dans la tradition juive, la ville est d'abord un lieu d'accueil pour celui qui se tient au dehors et qui n'est ni totalement innocent ni totalement coupable. La ville est cet espace où le droit est respecté : la ville- refuge, c'est la ville où le meurtrier involontaire peut se réfugier pour ne pas être victime d'une vengeance. La ville est l'endroit où on peut s'exiler.

« La loi de Moïse désigne des villes-refuges où le meurtrier involontaire se réfugie ou s'exile. Se réfugie ou s'exile : il y a les deux. Pour le meurtrier involontaire qui est aussi meurtrier par imprudence, la ville-refuge est aussi un exil : une sanction. Sommes-nous assez conscients, assez éveillés, hommes déjà  assez hommes ? Quoi qu'il en soit, il faut des villes-refuges, où ces demi-coupables, où ces demi-innocents, puissent séjourner à  l'abri de la vengeance.» (Emmanuel Lévinas)

Aujourd'hui, dès lors que l'on pense que la mondialisation cré des inégalités insoutenables et des massifications, la ville est caractérisé par son devoir d'hospitalité.

« Si le nom et l'identité de quelque chose comme la ville ont encore un sens et restent l'objet d'une référence pertinente, une ville peut-elle s'élever au-dessus des Etats-nations ou du moins s'en affranchir dans des limites à  déterminer, pour devenir, selon une nouvelle acception du mot, une ville franche quand il s'agit d'hospitalité et de refuge (...) La souveraineté étatique ne peut plus et ne devrait plus être l'horizon des villes-refuges. Est-ce possible." (Jacques Derrida)

La ville, hier comme aujourd'hui, est donc inséparable du réseau, mais la prévalence du réseau technologique oblige à  rappeler les caractéristiques de la condition urbaine. La ville est alors un espace où on peut entrer et sortir, un espace où l'on peut trouver refuge, un espace de droit qui ne se définit pas uniquement par le dedans, l'identité, l'appartenance, mais par la relation entretenue entre un dedans et un dehors.

La ville-réseau retrouve tout son sens quand l'Etat est affaibli par la mondialisation, mais n'oublions pas que la ville globale (Saskia Sassen) peut réinventer la Cité-Etat, la Cité replié sur elle-même, un espace urbain auto-référentiel. La ville en réseau n'est pas la ville réseau au sens de la ville-refuge, elle se pense uniquement contre son dehors, ses marges entretient uniquement des relations avec les autres villes interconnectés, les autres villes globales.

Par ailleurs la ville refuge oblige à  prendre en considération la pluralité des flux qui ne sont pas tous réductibles aux seuls flux économiques. L'hospitalité est en effet indissociable des flux migratoires et des flux de réfugiés et d'exilés qui réclament à  travers la ville leur « droit à  avoir des droits » (H. Arendt).

La condition urbaine ou la mise en relation 1 : la mise en relation entre un dedans et un dehors, un droit d'entrer et de sortir, la ville réseau ne se pense pas sur le mode de L'Etat qui polarise et s'approprie les formes de la relation. Mais, ne confondons par la ville réseau entendue comme refuge, et la ville globale qui est une ville « en » réseau. Alors même que la mondialisation affaiblit l'Etat, le réseau peut cependant reproduire à  travers les villes globales le modèle de l'Etat au sein d'espaces urbains interconnectés. L'espace public se réduit alors aux noeuds en tous genres.

Ville et démocratie

1. L'isonomie de la Cité grecque ou le corps unifié

Si l'invention de la politique est bien grecque, la Cité grecque est-elle un modèle absolu ? Mais quelle Cité s'y invente ? Une cité placé sous le signe de l'isonomie, de l'égalité entre les citoyens. Mais cette Cité fortement égalitaire (on ne parle que de l'égalité entre citoyens), est un espace qui favorise l'indifférenciation. La Cité égalitaire, celle dont les membres composent un seul et même corps, est un Corps unique dont tous les membres doivent être égaux. Ce qui s'exprime par un espace public indifférencié. L'isonomie est une cosmologie et une géométrie. Avec Clisthène et sa réforme « la Polis tend à  prendre la forme d'un univers sans étages ni différenciations. » (J.P. Vernant) Quant à  Platon, il imagine dans Les Lois que les paysans, ceux qui sont hors de la ville, ne peuvent être distingués des citoyens.

2. L'humanisme civique de la Renaissance et la division du corps urbain comme condition d'une vie publique

Que nous apporte en comparaison l'interrogation sur l'émergence des cités de la Renaissance dans le contexte de ce qu'on appelle avec Quentin Skinner, Claude Lefort ou Hans Baron l'humanisme républicain ou l'humanisme civique ? Elle va consister, en contraste avec Clisthène, à  rendre possible les différenciations et les divisions, c'est-à -dire une conflictualité politique au sein de l'espace urbain. Car c'est la politique qui en est la condition : non pas seulement l'agora, l'espace public, mais la différenciation d'un pôle de la politique et de la société. Si la dimension civique est centrale et s'appuie sur des références à  Rome, à  l'urbs romain, ou à  la cité grecque, cette Re-naissance fait rupture sur le plan urbain, sur le plan de la condition urbaine. Quelle est le sens de la coupure ? A reprendre la pensé d'un Machiavel, la Cité moderne se caractérise par le démembrement du corps unifié et par la désintrication des ordres.

La ville (cités italiennes, villes hanséatiques) se caractérise par l'éclatement progressif du corps unifié par différenciation et division. Or, c'est l'émergence du politique, et au sens strict d'un espace public (celui qu'interdit l'Etat despotique) son autonomisation, qui rend possible l'autonomie d'autres ordres, en l'occurrence les domaines du juridique, de l'esthétique, de la morale, et de l'éducation etc.

La ville, celle des cités républicaines, offre le cadre d'une double division : entre le pôle du gouvernement — le Prince ou l'Etat — et la société elle-même, la division au sein même de la société (la lutte des classes). Ici, la bifurcation historique se comprend mieux : la politique peut aller dans la direction d'un renforcement du pole de l'Etat (reconstitution d'un corps unifié sous l'effet d'une domination) ou bien préserver la division indissociable de la conflictualité démocratique. Dès lors, la condition urbaine est inséparable de l'émergence d'une vie publique dont la composition n'est pas seulement l'édification d'un espace public (agora ou place).

« La révolution démocratique moderne se reconnaît à  cette mutation : point de pouvoir lié à  un Corps. Le pouvoir apparaît comme un lieu vide et ceux qui l'exercent comme de simples mortels qui ne l'occupent que temporairement ou ne sauraient s'y installer que par la force ou la ruse ; point de loi qui puisse se fixer, dont les énoncés ne soient contestables.. » (Claude Lefort à  propos de Florence)

L'esprit de la démocratie, indissociable d'une transformation de l'espace urbain, public et privé, renvoie à  une conflictualité et à  la place vide du Pouvoir, i.e. à  une indétermination fondamentale. La question est donc moins celle de l'espace public (au sens où un territoire serait public ou bien au sens de ce qui deviendra l'espace communicationnel chez Habermas) que celle de la conflictualité rendue possible au sein de la Cité. De même que la Ville réseau entretient une relation au dehors, la ville moderne, la Cité démocratique rend possible une relation entre le centre et la périphérie mais aussi entre les classes qui composent la Cité, et entre la société civile et le pôle de la politique. L'espace de la ville est la condition de possibilité d'une division dans un cadre commun, c'est en cela qu'il se démarque de la Cité grecque.

La condition urbaine 2 : de la ville comme désincorporation. L'émergence de la politique au sein de la Cité moderne est placé sous le signe de la division au sein d'un même corps. Or, cette division exige une indétermination, celle de la place vide de la loi.

La désintrication des ordres va de pair avec une différenciation et une indétermination de la place de la Loi. Telle est la condition d'une mise en relation démocratique qui donne tout son sens à  l'espace public.

La rythmique urbaine

Après avoir réfléchi sur la condition urbaine en suivant le devenir historique de la ville, que peut nous apprendre une phénoménologie du corps urbain ? En effet pour Françoise Choay le corps, le corps de l'individu urbanisé, présente la plus grande capacité de résistance à  la prévalence des flux sur les lieux. Comment recrér du non lieu, de l'espace public ? C'est également comprendre que l'esprit même d'un espace public renvoie à  sa capacité de mettre en relation, d'opérer au sein d'espaces des « non-lieux ».

Je m'arrête successivement sur deux écrivains : Baudelaire fait comprendre que le corps urbain se situe à  double distance d'un privé trop privé (la mise en marge) et d'un public trop public (l'étatisation). Dans le poème Les Foules, il écrit : « Multitude, solitude, termes égaux et convertibles. Qui ne sait pas peupler sa solitude, ne sait pas non plus être seul dans une foule affairé. » Il ne faut ni se lover sur soi-même, ni se massifier dans la foule. Pour Baudelaire, il n'y a ni privé ni public, mais la nécessité d'être « privé » dans le « collectif » et d'être « plusieurs » dans « l'intimité ». Le corps de la ville n'a-t-il pas pour tâche de raccorder le corps individuel et le corps collectif en évitant la fusion au sein de la masse, longtemps une caractéristique de la ville, ou la plus extrême des solitudes ?

Face à  la multiplicité des rythmes urbains, à  leur aspiration possible par le privé ou la foule, peut-on alors imaginer « une forme de la ville » ? C'est ce que tente le deuxième écrivain auquel je me réfère, Julien Gracq qui a écrit La forme d'une ville, un ouvrage consacré à  la ville de Nantes. Soucieux de comprendre pourquoi Nantes est pour lui « une » ville, « la » ville, « sa » ville, Gracq met bien en scène les facteurs constitutifs d'une ville. Je les évoque et je souligne leur lien avec la question de la division et de la mise en relation.

    1. Tout d'abord, une ville n'existe qu'en fonction des parcours et des trajectoires qu'elle rend possible. C'est une zone de friction, un milieu sous tension :
    2. « Ce qui fait de la ville un milieu sous tension, ce n'est pas tellement la concentration de l'habitat, l'état de friction latente et continuelle qui électrise les rapports, la multiplicité des possibles ouverts à  l'existence individuelle, c'est pour moi bien davantage l'antagonisme qui y règne entre un système de pentes naturellement centrifuges, qui toutes mènent le noyau urbain vers son émiettement périphérique, et, en regard, la puissante astreinte centrale qui les contrebalance, et qui maintient la cohésion de la cité (…). C'est ainsi que se reconstruit dynamiquement dans ma mémoire l'image de Nantes, un peu à  la manière dont l'araigné construit sa toile. »
  1. Mais le parcours d'une ville n'est pas incertain, indécis, irrationnel, surréaliste, voué au seul rêve. Il n'y a de parcours possible qu'en fonction de lieux urbains favorisant ces parcours (lycé, musé, église, mairie…). Mais ces lieux qui ponctuent des parcours sont la matière d'une « image mentale » qui se forme et qui devient l'idé même de la ville. La forme de la ville est la conjonction de lieux, de parcours et d'une Idé de la ville qui passe à  travers le nom de la ville et tous les noms qui racontent l'histoire de la cité (noms de rue…).
  2. Mais alors, quels sont les lieux qui favorisent ces parcours entrecroisant le passé et le présent ? Ou, pour le dire autrement, qu'est-ce qui fait qu'un lieu ou un entrelacs de lieux deviennent une ville ? Ce sont ces espaces qui favorisent moins une médiation, une relation entre deux termes, qu'ils ne sont des « entre-deux » et produisent un effet de bascule. Le corps de la ville met en tension un dedans et un dehors (un intérieur et un extérieur, le haut et le bas, on regarde la ville de plus ou moins haut et on se cache dans ses souterrains), les mondes du privé et du public. Le rythme urbain est indissociable de ces lieux de basculement qui favorisent une relation où l'on ne passe pas logiquement de l'un à  l'autre mais où on passe de l'un à  l'autre en évitant la fusion (la foule aggloméré autour d'un monument) ou le repli dans l'intérieur. La relation, le tempo de l'entre-deux, sont des facteurs de discordance ; on passe de l'un à  l'autre de manière discontinue. Cette discordance est indissociable d'une rencontre plus ou moins réussie avec l'autre.

Comment mieux comprendre cette rythmique ? Elle repose sur une passion du décentrement, elle est inséparable de lieux dont les passages sont le modèles par excellence (de Baudelaire à  Gracq en passant par Walter Benjamin), et elle invite à  prendre en compte un certain type de solidarité, c'est-à -dire des mises en relation spécifiques. Comment mettre en relation ? Comment nouer et dénouer, comment faire des nœuds, trouver le rythme qui favorise une relation qui ne se noue pas trop (la foule, la fusion, la confusion) ou ne se dénoue pas trop (la séparation, la fuite, la peur) ? Faut-il s'en étonner, la question urbaine par excellence est celle du nouage, question qui hante des peintres contemporains comme Hantaï ?

Depuis la traduction des Passages de Walter Benjamin et du fait de l'intérêt récent pour ces espaces recouverts de verre ou laissés à  l'air libre, les « passages » parisiens sont redevenus à  la mode. Qu'est ce qu'un passage ? Un milieu sous tension, une zone de friction, un lieu de basculement.

La condition urbaine 3 : Récapitulons, la ville réseau, la ville refuge met en relation un dehors et un dedans, la ville de la Renaissance institue un espace politique où l'on peut se diviser sans s'entretuer, la ville est vécue corporellement comme une zone de friction qui cré une tension permanente entre deux extrémités, le centre et la périphérie.

Milieu sous tension et conflictualité

Les conditions de possibilité de la ville (la ville comme noeud entre un dedans et un dehors, la ville comme espace rendant possible le conflit) rejoignent la phénoménologie de la ville et sont indissociables d'une inclination démocratique. Et pour cause, l'espace urbain s'invente entre celui du retrait (le hors la ville, le dehors) et l'aspiration par le modèle de l'Etat (le lieu clos sur lui-même).

Dès lors, la question de la ville et de l'espace urbain n'est pas celle du « bon niveau » de l'action (ou la bonne figuration d'un espace dit public) mais celle de l'orchestration des flux transnationaux (flux qui ne sont pas réductibles aux seuls flux économiques), de l'institution d'un espace politique et de celle de la démarche urbaine (orchestration d'un espace-monde, d'un espace-ville et d'un espace individualisé). L'interrogation ne porte pas sur le bon niveau de l'action politique (quel lieu privilégier : le local, la régional, le transnational, le mondial), elle revient à  penser la relation entre ces divers niveaux (entrer et sortir). Réfléchir en termes de condition urbaine ne revient pas non plus à  valoriser la seule ville europénne, celle de la mixité sociale, privilégié par Simmel.

Il n'y a pas une ville idéale qui serait le bon modèle de la ville, il faut tirer parti d'une interrogation sur la condition urbaine pour réfléchir sur l'avenir de la ville dans le monde dit du réseau. Paradoxalement celui-ci, allant contre l'idé même de ville-réseau d'hier, peut aller contre la « condition urbaine » et la « démocratie » en instituant des « villes globales » qui fragmentent l'espace mondialisé » (S. Sassen). La prise en compte des ressorts de l'urbain a d'autant plus de sens que le monde de la dernière mondialisation se préserve de la conflictualité, préférant même la guerre à  la confrontation politique. Le sociologue Zygmunt Baumann montre bien que la plus grande fluidité, la plus grande liquidité appelle une demande de sécurité croissante, et donc une permanence de l'Etat sur ce plan.

Dans ce contexte, l'idé de « condition urbaine » conserve tout son sens : la Polis comme unité dans la discorde, Jan Patocka rappelait cette phrase d'Héraclite. Mais ce parti de la discordance exige de ne pas voir l'espace urbain comme un « lieu », comme un territoire, mais comme un espace qui permet la déterritorialisation, c'est-à -dire une mise en relation spécifique et diversifié dont nous avons abordé trois modalités : le lien entre le dedans et le dehors, la conflictualité rendue possible par l'institution du politique, la tension entre le centre et la périphérie.

Conclusion

La cause est-elle entendue ? Sommes nous dans l'après-ville ? La question est moins celle-ci que celles des ressorts de la condition urbaine qui est elle-même indissociable du cours de la démocratie.

Les flux l'emportent sur les lieux, l'espace urbain se recompose dans le contexte de la mondialisation. Mais la question politique de l'espace public demeure : ou bien, elle reproduit dans un contexte inédit le pôle de l'Etat, ou bien elle s'efforce de retrouver le sens de la condition urbaine, indissociable qu'est celle-ci du cours de la démocratie et de son approfondissement historique.

La révolution urbaine n'est pas la révolution étatique, et la révolution technologique généralisatrice du réseau peut refaire de l'Etat dans un contexte qui, paradoxalement, ne lui est pas favorable. La mondialisation peut contribuer à  refaire de l'Etat à  travers les villes globales et en renforçant les politiques sécuritaires. L'Etat est affaibli, mais la condition urbaine doit se distinguer plus que jamais du modèle étatique, car il en va du devenir même de la démocratie.

Avec la mondialisation, les villes globales se comportent comme des Etats interconnectés entre eux, comme des Etats qui ne se font pas la guerre mais ignorent ce qui leur est extérieur. C'est la politique sécuritaire qui accompagne la mise en réseau au risque qu'il n'y ait pas de marge, i.e. aucune capacité d'accueil de ce qui vient du dehors.