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Learning from Barcelona ; vingt ans de projets urbains et leur réception
Jean-Louis Cohen, 1998

 

 Publié à  Ciutat real, ciutat ideal: significat i funció a l'espai urbà modern. Barcelona: Centre de Cultura Contemporània de Barcelona, 1998 (Urbanitats;  7)




Pour un historien des villes et de l'urbanisme et a fortiori pour un observateur de la chronique architecturale de Barcelone depuis pratiquement trente ans, il est assez difficile de rassembler de façon synthétique les réflexions que provoquent les programmes menées au cours des deux dernières décennies et leur réception en Europe. Les recherches et les expériences qui ont transformé l'espace urbain et la vie quotidienne des citoyens de Barcelone, tout en établissant des références largement diffusées en matière de politique de la ville, doivent être restituées dans leur cadre historique d'ensemble et spécifique.1 Un cadre tout d'abord urbain, car c'est celui de la crise des grands ensembles et des centres urbains dans l'Europe des années 1970, lorsque la modernisation brutale des périphéries et la dégénérescence des quartiers anciens apparaissent en pleine lumière. Un cadre culturel et théorique, qui est celui de l'émergence des doctrines de l'architecture "urbaine", à l'origine italiennes, et qui se diffusent dans toute l'Europe, notamment en Espagne et en France.2 Un cadre politique enfin, qui est celui de la crise de la gouvernance urbaine tant à l'échelle du quartier qu'à celle de la région et de l'émergence d'une gauche radicale mais "réaliste".

De ce dernier point de vue, les politiques menées à Barcelone prolongent directement, après le retour à la démocratie en Espagne, l'action du mouvement des "vecinos", qui avait abouti à la fin du Franquisme à l'émergence de structures alternatives de pouvoir local. L'élection de la municipalité démocratique en 1979 aura été l'aboutissement direct de cette action politique. On ne saurait enfin comprendre les opérations des vingt dernières années sans les inscrire dans une plus longue durée. La culture architecturale de Barcelone est en effet enracinée dans l'identité historique d'une ville façonnée par une histoire spécifique qu'il n'est guère opportun de rappeler ici dans le détail, mais qui est marquante à plus d'un titre. De l'Eixample de Cerdà aux plans de Léon Jaussely et au plan Macià, pour ce qui est de l'urbanisme, Barcelone est un lieu majeur de la formulation des théories modernes de l'urbanisme, dans lequel s'inscrivent des projets instaurateurs. En matière d'architecture, Barcelone a été marquée par le réseau des constructions du Modernisme, puis par celui de l'architecture radicale du GATCPAC et enfin par les poétiques de l'après-guerre, de Coderch à Bohigas.

L'impact des politiques urbaines récentes a redoublé cette aura déjà acquise, s'exerçant sur les architectes, les paysagistes et les urbanistes, mais aussi sur les techniciens municipaux et les élus européens et parfois au delà. Ainsi l'architecte français David Mangin a-t-il cru bon de parler à propos de Barcelone d'une "Mecque des pratiques urbaines".3 En apparence, les programmes qui ont été au centre de l'attention extérieure donnent l'impression d'être un réseau informel d'objets isolés ―parcs, places, habitations, objets sportifs et culturels ou ouvrages d'infrastructure. Mais, bien plus que des thèmes ou des projets catégoriels, ce sont bien des politiques associant intervention publique et invention spatiale, et qui peuvent être rapportées à des moments particuliers de la vie de la métropole catalane. Il s'est agi dans un premier temps de procéder à une ouverture du tissu existant à de nouvelles pratiques collectives, avec le programme inaugural des "nouvelles places" (1981-1985). Peu après, la recherche des "aires de nouvelle centralité" a porté sur la reconstitution de continuités urbaines entre les quartiers éclatés et sur l'équipement des quartiers périphériques. Le recyclage des grands édifices du centre, affectés à des programmes culturels, a mobilisé aussi une partie de l'énergie municipale. Mais ce sont surtout les opérations montées pour redéfinir le rapport de la ville à son rivage, au nom du slogan de Barcelone "cara al mar", qui ont connu une grande visibilité, ainsi que celles qui ont permis le recyclage des terrains industriels à l'est du centre.

Au-delà de l'attention aux projets pris séparément, je relève des points plus fondamentaux. Le premier est bien entendu le fait que les interventions ont été conduites pour l'essentiel en milieu bâti et ont porté plus sur une stratégie de reformulation et d'amélioration que sur une entreprise de rénovation, comme en réponse à un mot d'ordre formulé par Lluís Clotet dès 1974.4 La problématique visant à "construire sur le déjà construit", selon la formule d'Ignasi de Solà-Morales, n'a pas été l'apanage de la seule Barcelone, mais elle y a trouvé un des ses cadres les plus féconds.5

Les programmes n'ont pas été conduits par zones définies de façon technocratique ou bureaucratique, mais au contraire selon un découpage en objets complexes, associant infrastructures, espaces extérieurs et constructions. Un tel programme supposait une négociation permanente entre les collectivités publiques et les acteurs privés, ainsi qu'une série d'aller et retour entre les différents niveaux de l'agglomération. Mais surtout, il se fondait sur une volonté de rupture consciente avec la terminologie de l'aménagement fonctionnaliste. Ainsi, s'est-il agi de faire non des "espaces publics", mais des places, non des "circulations", mais des rues ou des boulevards, non des "zones d'habitation", mais des quartiers. Barcelone est devenue dans une certaine mesure un cimetière pour les concepts simplificateurs de l'urbanisme de la Charte d'Athènes, tels que Bernard Huet les avait stigmatisés précisément sur le terrain de la terminologie.6

C'est ainsi un programme complexe et en grande partie implicite sur l'identité de la ville qui a été opéré, comme j'avais eu l'occasion de le noter au début des années 1980.7 Une des caractéristiques les plus intéressantes en est, au même titre que d'autres programmes européens contemporains (l'IBA à Berlin ou les projets de la mission Banlieues 89 en France), l'effort déployé pour retrouver la trace visuelle des déterminants géographiques de Barcelone. De ce point de vue, les chantiers de Barcelone ne manquent pas de s'inscrire dans une certaine continuité avec les positions que Léon Jaussely avait formulé à l'appui de son plan de 1905. Il notait alors qu'"il n'y a pas d'architecture qui puisse remplacer la vue d'un beau paysage, mer ou montagne, comme à Barcelone" et se refusait donc à "boucher les effets perspectifs sur les vues naturelles".8 L'attention de Jaussely avait notamment porté sur ces "trois parties fondamentales du territoire" qu'étaient pour lui "le rivage, la plaine, la montagne" et que retrouvent les réflexions contemporaines.

En dépit de la tentation permanente de la culture barcelonaise à s'identifier à celle des villes de l'Europe du nord, elle aura aussi tenté des retrouvailles avec la Méditerranée. En l'occurrence, il est difficile de ne pas revenir aux débats des années 1930 sur les rapports entre Méditerranée et modernité. Deux paradigmes s'opposaient alors, celui de Carlo Enrico Rava ou Enrico Peressutti identifiant la méditerranéité aux formes de l'architecture vernaculaire, et celui de Quadrante et Le Corbusier, qui l'identifiait au purisme platonicien. C'est entre ces deux termes, l'un pittoresque et l'autre classique, que le débat s'était déployé en France et en Italie. La situation de Barcelone évoquerait plutôt les efforts de l'écrivain Paul Morand pour dépasser cette contradiction, lorsqu'il définit en 1938 la Méditerranée comme "une mer de paix et d'union, une eau-mère chargée d'un sel qui est symbole non de stérilité mais de durée, un bain miraculeux d'où nous sortons guéris, lavés de nos ulcères moraux après chaque immersion". Pour Morand, la leçon de la Méditerranée est toute "d'harmonie spirituelle et architecturale". Il juge "impossible d'écrire près de ses profondeurs bleues un livre non construit" et voit précisément dans la vigueur et la portée de son architecture la spécificité de son cadre intellectuel. "Patrie du rythme mélodieux" et "non celle des sons disjoints et du tumulte discordant", elle est "le royaume de ce style souvent caché qui commande la masse des rudes constructions cyclopéennes comme l'infiniment petit des mosaïques".9

Dans le cas de Barcelone, ce sens de l'architecture est présent, au sens que lui donne Morand, dans bonne partie de la culture urbaine. Mais la méditerranéité locale est ailleurs, et se veut fondamentalement urbaine. Le rapport à la lumière y aura été méfiant et la végétation méridionale n'y aura été maintenue que sur les collines avant que d'être magnifiée par Jean-Claude-Nicolas Forestier dans les jardins de Miramar à Montjuïc. En revanche, la perméabilité entre la mer et la ville aura été niée, puisqu'elle tournait le dos à son port comme les villes industrielles tournent le dos aux usines et les bourgs agricoles refusent de regarder les champs d'où vient leur richesse.

C'est par la sédimentation des interventions sur les grands paysages des collines et des vallées, sur les plantations urbaines et bien entendu par les multiples liens créés avec l'eau que Barcelone sera sortie au cours des quinze dernières années de son enfermement terrestre. Cette opération d'Eixample du côté de l'eau complète selon une symétrie en vérité assez trompeuse l'opération menée entre la ville et les collines par Cerdà.10 Le refus d'abandonner ce qui semble en apparence relever de la technique aux ingénieurs est une dimension forte des projets de Barcelone. Ici, l'exemple de Cerdà, attentif à la fois à la forme de la ville et de ses composantes et aux réseaux est évidemment retrouvé, mais celui de Jaussely devrait aussi être médité, qui imaginait après 1905 un système de rondes au profil asymétrique sur le flanc de la colline et une avenue du Parc, large voie qui aurait ouvert la ville vers le parc des sports prévu à l'est depuis la place des Glòries, dans l'axe de la Gran Via.

L'enjeu est en l'occurrence fondamental, si l'on sait que les investissements majeurs dans les métropoles d'aujourd'hui sont consentis pour les infrastructures de transport et surtout routières. Trop souvent, l'intervention des architectes ou des paysagistes est une intervention de type consolatoire et compensatoire, réduite à des ajustements cosmétiques dérisoires. Doivent-elles être définies par la seule rationalité technique, qui n'est le plus souvent d'ailleurs qu'une pseudo-rationalité extrêmement vulnérable aux modes du moment? Le conflit permanent entre les services techniques, qui se jugent en général seuls dépositaires légitimes des compétences en matière de voirie, et les professions du projet a heureusement été dépassé à Barcelone, notamment à partir du séminaire de 1984 à Sarrià sur les voies de Barcelone.11

Dans trois registres différents, les ouvrages en tranchée du second Cinturó, la place des Glòries ou la redéfinition des voiries urbaines au droit du Moll de la Fusta sont autant contributions extrêmement positives à la réflexion sur la division du travail en matière d'infrastructures. Ces opérations parviennent chacune à leur manière à résoudre les contradictions d'échelle, de gabarit, de pente et de courbure entre les voies rapides et les espaces urbains "de surface", pour reprendre le terme dénotant à Los Angeles toutes les voies qui ne sont pas autoroutières.

Pour des raisons qui ne sont sans doute pas de l'ordre de la planification, l'inscription dans le temps des projets de Barcelone les singularise par ailleurs. Ils semblent en effet échapper aux cycles proprement politiques des mandats électoraux pour intégrer des temporalités plus grandes. Les projets de restructuration urbaine demandent infiniment plus de persévérance que les opérations de construction neuve en rase campagne, mais sont souvent montés selon des rythmes plus définis par les exigences de la communication que par celles de la sédimentation urbaine. À ce propos, la maîtrise d'une opération délicate comme celle des jeux Olympiques de 1992 doit être soulignée. Il n'était pas évident de réussir à équiper la ville à temps et surtout de survivre à la dépression post-olympique. Sans doute le village olympique n'est-il pas l'ensemble le plus réussi de ceux réalisés à Barcelone, notamment du fait de son fractionnement en projets rivalisant de narcissisme, ce qui permet de l'assimiler aux plus contestables compositions des villes nouvelles françaises. La médiocrité d'ensemble du village Olympique (c'est moins tel ou tel bâtiment particulier, que la démarche d'ensemble qui est contestable) amène évidemment à s'interroger sur les limites, voire les ratés d'une politique à bien des égards remarquable.12

Dans le domaine de l'architecture des grands édifices publics, Barcelone n'échappe pas hélas à une médiatisation exacerbée par la concurrence concrète ou symbolique des villes européennes. Des programmes comme le Théâtre National de Catalogne de Ricardo Bofill ou le Musée d'Art Contemporain de Richard Meier illustrent malheureusement le recours à un modèle importé. Cette tentative pour créer une collection de "haute couture" de bâtiments conçus par les architectes du moment n'honore Barcelone ni par la localisation de ces édifices ni par leur qualité intrinsèque.

Barcelone s'insère par ses projets dans un réseau urbain marqué par la concurrence symbolique (et l'imitation mutuelle). Tout se passe ici comme si les choix architecturaux tendaient à permettre à nombre de villes européennes de disposer d'une sorte de collection d'architectures contemporaines, comme si chaque ville entendait accrocher dans un musée urbain une œuvre des maîtres du moment. Chaque musée digne de ce nom accroche un Picasso, un Miró, un Rauschenberg et une pile de feutre de Joseph Beuys, tandis que chaque zoo range dans ses cages un hippopotame, un zèbre et un crocodile. Mimétiquement, chaque ville semble aspirer à présenter un menu-dégustation composé à partir du hit-parade architectural du moment, et qui constitue, pour peu qu'on étudie de plus près les inclusions et les exclusions, une sorte de critique de la production contemporaine.

Le risque d'une démarche centrée sur les "beaux objets" aurait été à Barcelone de rejoindre les problématiques la City Beautiful des Etats-Unis de l'ère progressiste (1897 à 1910 environ). La City Beautiful avait, elle aussi, des objectifs civiques, se proposait aussi, comme à Barcelone, de mettre en place des réseaux de parcs et d'espaces publics. Elle répondait, comme par certains aspects la politique de Barcelone, à des attentes de la bourgeoisie des métropoles américaines. Elle est entrée en crise face à la demande d'un urbanisme "practical", voire "useful". Ce qui donne sa pertinence à l'expérience de Barcelone est précisément l'équilibre permanent et instable entre les deux démarches.

Barcelone révèle les contours d'une posture contemporaine et dans l'ensemble nouvelle. Il ne s'agit pas du "régionalisme critique", auquel Kenneth Frampton a fait allusion, en reprenant d'ailleurs une idée qu'Alex Tzonis avait emprunté à Lewis Mumford. Ignasi de Solà Morales avait déjà fait justice de cette lecture par trop rapide de l'histoire spécifique de l'architecture catalane.13 Barcelone serait plutôt un des lieux d'émergence de ce que j'ai désigné par "internationalisme critique" et qualifié comme la condition émergente à la fin du xxe siècle.14 Plus que d'une crispation sur certaines composantes pittoresques de l'identité régionale utilisées pour produire de l'identité, cette posture est fondée sur une grande perméabilité au monde extérieur.

L'internationalisme critique ne procède plus d'une problématique défensive face à la menace d'une modernisation uniformisatrice, ni d'une posture utopique, mais bien plus d'une stratégie selon le cas réticente ou cynique d'accompagnement du marché. Dans ce cadre, les nouveaux internationalistes s'adressent potentiellement à la scène globale et s'insèrent dans la fluidité des réseaux interurbains. Ils revendiquent en particulier, en opposition au passéisme vulgaire du post-modernisme un certain retour au "Mouvement Moderne" (terme dont on connaît les déficiences, mais que j'utilise par facilité), qui s'accompagne éventuellement d'illusions, de simplifications, voire de falsifications. Parfois fétichiste, lorsque le spectre de ses références est réduit aux pilotis ou au "plan libre", mais en général sincère et à l'occasion savant, ce regard en arrière tend à privilégier le souci d'une architecture inscrite dans les rythmes et les matières du second âge industriel.

Les nouveaux internationalistes n'opposent pas à cette première position la formulation d'un rapport réaliste avec la ville et le territoire, affranchi de la nostalgie pour la ville médiévale ou classique, tout autant que des simplifications mutilantes de l'urbanisme fonctionnaliste. Une prise en compte des enjeux liés au paysage accompagne cette attitude inscrivant l'architecture dans l'espace du réel. Le regard ainsi porté sur le cadre spatial de l'architecture n'est pas nécessairement, et ceci est nouveau, fondé sur le rejet total de l'architecture des générations immédiatement précédentes, et une certaine reconnaissance de la qualité de l'architecture moderne vernaculaire d'après 1945 n'est pas rare. Elle est évidente à Barcelone, où la référence critique à l'architecture locale manque rarement.

Autre dimension notable, l'intellectualisation du travail architectural n'est plus, en tant que telle, un combat pour les nouveaux internationalistes. Eclectique et parfois instrumental, le rapport avec la culture intellectuelle est une donnée de fait et non plus une velléité, tant la formation des architectes a changé depuis trente ans. La rénovation culturelle intervenue depuis lors est intériorisée et ne fait plus, sauf dans certaines situations américaines, l'objet de manifestations d'hystérie théorisante. La forte présence d'une connaissance précise du cinéma et des problématiques de l'art contemporain contribue à former cette nouvelle identité professionnelle. Insérés dans les configurations changeantes du marché mondial d'une architecture savante et expérimentale, qui ne constitue bien évidemment qu'une part marginale de l'ensemble de la production du bâtiment, ces projeteurs partagent enfin sinon la croyance en la possibilité de mener une pratique conduisant à une refondation théorique, du moins la conviction qu'une pratique critique est possible.

La culture architecturale de Barcelone a fait preuve dans ce registre d'une ouverture remarquable aux expériences extérieures. L'intérêt pour les ensembles d'habitation scandinaves des années 1950, l'observation en temps réel des recherches italiennes entre 1965 et 1980 ne sont que deux aspects d'une volonté d'inscription dans une Europe perçue non comme un territoire continu mais comme une peau de léopard constellée par les lieux d'invention théorique ou projectuelle. De ce point de vue, et encore une fois considérés dans leur ensemble, les architectes de Barcelone ont été à l'avant-garde de l'internationalisme critique.

Le propos de Patrick Geddes, en qui l'on peut voir l'un des premiers internationalistes critiques de l'histoire de l'urbanisme moderne, retrouve son sens en référence aux programmes de reconstruction de Barcelone, tant ils s'opposent à l'idée selon laquelle seuls les projets à portée utopique seraient porteurs d'un héroïsme mobilisateur. Geddes n'a eu de cesse d'opposer à l'Utopie ce qu'il dénommait l'Eutopie. En 1904, il identifie dans Civics as applied sociology, un de ses textes programmatiques les plus importants, les deux démarches. À côté de l'"abondante littérature relative à la topographie et à l'histoire" de chaque ville, il imagine alors une littérature s'assignant "les perspectives plus lointaines et plus élevées qu'implique la vie indéfinie d'une cité". Pour lui, une telle littérature différerait grandement de la traditionnelle et contemporaine 'littérature d'utopie'. Elle serait régionale, localisée, au lieu de ne s'appliquer à aucun lieu; par conséquent, elle serait réalisable". "Ainsi apparaîtraient, selon Geddes, les vrais choix qui se posent à nous, mais aussi les moyens de les trancher, et de définir les lignes de développement de la légitime Eutopia, particulière à chaque cité considérée: réalité bien différente de la vague Outopia qui n'est concrètement réalisable nulle part. À celle-ci appartiennent les descriptions de la cité idéale, d'Augustin à Morris en passant par More, Campanella ou Bacon; à travers le temps, elles ont été consolatrices et même inspiratrices; mais une utopie est une chose et un plan d'aménagement une autre".15

En écho à ce propos du biologiste écossais, le grand mérite de l'expérience de Barcelone est bien dans des pratiques convergentes de type eutopiques, hostiles à la fois à l'utopie et à la consolidation des hétérotopies qu'étaient les quartiers fonctionnalistes réalisés avant les années 1980. La pratique de ce que Geddes appelait "Civics" a été une donnée stable du travail mené depuis cette date.

Des leçons hâtives ont pu être tirées des opérations conduites à Barcelone, opposant catégoriquement ―et abusivement― l'urbanisme des projets à l'urbanisme des plans, en oubliant le contexte global et la volonté de cohérence qui avait conduit à cette démarche. Peter Buchanan verra en 1984 essentiellement les coups,16 alors que David Mangin, il est vrai plus engagé dans le projet urbain comme professionnel et théoricien, saura voir la logique globale.17 Mais c'est généralement moins un modèle de ville qu'un modèle de comportement que l'on est venu chercher à Barcelone. Ce sont moins des formes que des méthodes que l'on peut y observer et y recueillir. Cela ne signifie pas pour autant que les considérations de forme soient totalement improductives, bien au contraire. L'indifférence proclamée envers la forme n'est au fond trop souvent qu'un geste de renoncement et de délégation des décisions aux techniciens. Pour prendre un cas précis, l'architecture française a trop sacrifié au geste creux,18 pour que les leçons des moins monumentaux des projets de Barcelone soient méconnues.

En définitive, si les formes utilisées à Barcelone auront pu être répétées et les stratégies urbaines reproduites, ce qui n'est guère transportable, c'est bien cette intégration de la culture architecturale dans l'identité collective qui est une donnée sans doute changeante mais fondamentalement inscrite dans les habitus urbains de la ville. De ce point de vue, deux conditions sine qua non de la réussite des projets de Barcelone doivent être évoquées en conclusion.

Il s'agit tout d'abord du renoncement de la part de beaucoup d'architectes non pas aux formes mais au narcissisme et leur prise en compte des données urbaines concrètes. Leur attention critique à la réalité urbaine et leur engagement politique seront allé de pair, d'Oriol Bohigas à Joan Busquets. Il s'agit en deuxième lieu et indissociablement, de l'attention des élus, des militants, du tissu associatif et des citoyens aux problèmes de l'architecture et donc la pratique d'une délégation élastique, prudente, de la décision aux architectes.

Sans ces efforts d'ajustement réciproque et sans renoncement aux compétences respectives, les projets de Barcelone n'auraient pas connu l'écho qui est le leur aujourd'hui et qui permet en quelque sorte de les exporter en kit dans des villes comme Rio ou Buenos Aires, la démocratie locale restant bien plus difficile, sinon impossible à exporter. Le corpus des programmes menées à Barcelone n'a donc rien d'un modèle réglementaire ou iconique, c'est un modèle non formel ancré dans la démocratie urbaine, ou plutôt une expérience collective pouvant être appropriée au-delà des monts et des mers.

 

  

 

Notes

 

1. Sur les entreprises menées à Barcelone, voir entre autres: Mateo, Josep Lluís (sous la dir. de), Barcelona contemporánea 1856-1899.  Barcelone: Centre de Cultura Contemporània,  1996; Bru, Eduard, Tres en el lugar. Barcelona: Actar, 1997. Sur les projets les plus récents, voir: Barcelona, la segona renovació. Barcelona: Ajuntament , 1996.

2. Cohen, Jean-Louis, La coupure entre architectes et intellectuels, ou les enseignements de l'italophilie, coll. In extenso, vol. I. Paris: École d'Architecture Paris-Villemin, 1984.

3. Mangin, David, "Une Mecque des pratiques urbaines", L'Architecture d'aujourd'hui, num. 293 , octobre 1992, p. 30.

4. Clotet, Luis, "El arreglo frente al modelo", Arquitectura bis, num. 2 , juin 1974.

5. Solà-Morales, Ignasi de, "Barcelona: construir sobre lo ya construido", Revista de Occidente, num. 97, juin 1989.

6. Huet, Bernard, "La città come spazio abitabile, alternative alla Carta di Atene", Lotus, num. 41 , 1984, p. 6-17.

7. Cohen, Jean-Louis, "La Barcelone de Bohigas, identité d'une ville", Architecture, Mouvement, Continuité, num. 2 , octobre 1983.

8. Jaussely, Léon, cité par Robert de Souza, Nice capitale d'hiver, Paris: Berger-Levrault,  p. 417.

9. Morand, Paul, Méditerranée, mer des surprises, Paris: Flammarion, 1938, p. 26.

10. Montaner, Josep Maria, "El Ensanche litoral; la Villa Olímpica, historia de una idea", Barcelona 1992, Arquitectura Viva, num. 22, 1990, p. 16-25.

11. Les vies de Barcelona. Barcelona: CMB, 1984.

12. Sur les projets olympiques, voir Fiol, Carme (sous la dir. de), Barcelona, la ciutat i el 1992. Barcelona: Institut Municipal de Promoció Urbanistica S.A., 1988; voir aussi: Progressive Architecture (juillet 1992), p. 62-81 et Buchanan, Peter, "Boost for Barcelona", The Architectural Review, num. 1106, avril 1989, p. 74-77.

13. Solà Morales, Ignasi de, "Catalan Architecture", Quaderns, num. 187 ,1992, p. 40-48.

14. Voir mon texte sur cette question, dont je reprends ici certaines remarques: Cohen, Jean-Louis, "Alla ricerca di una pratica critica", Casabella, num. 630-631, janvier-février 1996, p. 20-27.

15. Geddes, Patrick, Civics as applied sociology, conf. à Londres, 1904; réimprimé dans Meller, Helen (ed.) The Ideal City, p. 88-89; traduit dans Choay, Françoise, L'urbanisme, utopie et réalités, Paris: Seuil, 1965, p. 347-348.

16. Buchanan, Peter, "Regenerating Barcelona with parks and plazas, The Architectural Review, num. 1048, juin 1984, p. 32-46.

17. Mangin, David, "Les trottoirs de Barcelone", L'Architecture d'aujourd'hui, num. 260 , décembre 1988, p. 1-4. Parmi les analyses européennes, voir aussi: Dünnebacke, Niclas, "Areas de Nova Centralitat in Barcelona", Daidalos, num. 34, décembre 1989, p. 48-57.

18. Francia fria, Arquitectura Viva, num. 65, 1997.